Chapitre VI

Tableau "La chute des titans"

~ Mardi 2 août, an 56 ~

  A l'entrée du hangar, un homme manifestement dangereux menaçait de faire sauter tout le bâtiment. Le docteur Connors, l'un des scientifiques qui examinaient les artéfacts, n'attendit pas de voir si ce fou allait mettre sa menace à exécution. Il se jeta immédiatement dans l'anneau et activa le téléporteur. Au même instant, le kamikaze déclencha la bombe. L'explosion pénétra à l'intérieur du cercle lumineux.
  Lorsque le docteur Connors se rematérialisa à l'intérieur de la tour, il se crut sauvé. Pendant près d'une demi-seconde. Passé ce délai, l'explosion de la bombe réapparut également et les flammes le détruisirent, lui, mais aussi l'étage supérieur de la tour.
  Par un étrange hasard, une équipe de médecins et de gardes passaient justement à l'avant-dernier étage pour amener Leikung, leur nouveau prisonnier électrokinésiste, dans sa nouvelle cellule, après avoir fait quelques tests sur lui.
  Les décombres s'écrasèrent sur eux et les mirent tous hors course. Leikung, néanmoins, fut le premier à reprendre ses esprits, quelques minutes plus tard. Encore un peu sonné, il réussit à se relever et à utiliser les décombres pour briser ses chaînes. Ensuite, il retira les gants en caoutchouc qui recouvraient ses mains et donc bloquaient ses pouvoirs.
  En titubant, il se dirigea vers la sortie la plus proche. Il savait qu'il avait une chance inespérée de s'enfuir de cette tour. Mais la diversion apportée par l'explosion ne serait pas suffisante pour espérer tromper toute la sécurité. Non, il faudrait quelque chose de plus important. Et il savait précisément où trouver ce petit quelque chose.
  Il prit plusieurs couloirs et différents escaliers, sans jamais hésiter sur la destination à suivre. La disposition des lieux était restée gravée dans sa mémoire, depuis son dernier séjour ici. Quelques gardes essayèrent bien de le retarder, mais il les foudroya rapidement. Finalement, il éteignit la salle des machines plus facilement qu'il ne l'aurait cru.
  Il ne prêta aucune attention à tous ces appareils mystérieux qui ronronnaient ni à toutes ces lumières qui dansaient. Il alla droit au but, comme toujours. Au centre de la pièce, un cristal doré était connecté à une machine qui servait manifestement à en extraire toute l'énergie. Leikung posa ses mains sur le cristal. Sa surface n'était même pas chaude. Il le retira alors délicatement. Le cristal redevint transparent au moment où les lumières s'éteignirent. Leikung le jeta par terre et le fit exploser en lui envoyant un éclair dessus.
  Une autre machine s'alluma et l'électricité revint dans toute la tour. Sans doute le générateur de secours, songea Leikung. Il envoya également un éclair pour détruire celui-ci.
  La tour fut définitivement plongée dans la pénombre.

*


  Martine et Diane portaient ensemble le corps endormi de David. Elles marchaient dans les couloirs de la tour lorsque les lumières s'éteignirent. Surprise, Diane demanda :

- Qu'est-ce que... Qu'est-ce qui se passe ?
- Ne vous en faîtes pas, mentit la femme aux gants noirs, c'est parfaitement normal. Nous sommes presque arrivés. Les quartiers réservés aux invités sont juste derrière cette...

  Elle s'effondra avant de finir sa phrase. David venait de la frapper suffisamment fort sur la nuque pour qu'elle perde connaissance. L'adolescent dégagea alors son bras de l'épaule de sa sœur, mais il faillit s'effondrer et rattrapa sa main avant de rencontrer le sol. Diane, stupéfaite, faillit le lâcher pour le punir, mais elle se contenta de crier :

- Tu es fou ou quoi ?! Cette femme nous a sauvé la vie dans le désert, et c'est comme ça que...
- J'ai tout vu, Diane. J'ai rêvé de toute cette scène. Je ne pourrais pas t'expliquer, mais j'ai le pressentiment que... Et bien, que ces gens ne sont pas dignes de confiance. De toute manière, il fallait que je le fasse. Je ne pense pas qu'elle m'aurait laissé faire.
- Laissé faire quoi ?
- Il est déjà 18h, non ? On a intérêt à faire vite. Un combat va commencer dans moins de quatre heures. Si on est pas là pour aider le bon camp à triompher, Tholys est perdue.
- Manquait plus que ça... Les super pouvoirs, ça ne te suffisait pas, il te fallait aussi une catastrophe qui menaçait la planète entière, hein ?
- Désolé sœurette, les super pouvoirs s'accompagnent toujours de super dangers, il semblerait que ce soit une règle immuable. Allez, vite, on a encore pas mal de choses à faire.
- Comme quoi ?
- On ne pourra pas rejoindre Tholys en moins de trois heures sans aide. Il va nous falloir libérer deux prisonnières.
- Et où se cachent-elles ?
- Derrière cette porte. Dans l'un des "appartements" mentionnés par cette chère dame. On ferait mieux de se dépêcher d'ailleurs, avant qu'elle ne se réveille...
- Ca, vu ta force légendaire, elle ne risque pas de rester assommée très longtemps...
- Raison de plus pour se dépêcher.

  Lentement, ils franchirent le pas de la porte, qu'ils refermèrent derrière eux.

*


  Un homme ouvrit la porte. Hélias, intimidé, osa à peine entrer. Il se trouvait à l'intérieur d'un beau bureau, décoré de diplômes et de médailles, ainsi que d'une bibliothèque copieusement garnie. Pas un luxe flamboyant, mais plutôt une atmosphère fine et intime.
  Trois autres hommes se trouvaient dans cette pièce. L'attention d'Hélias se porta d'abord sur celui qui portait un beau costume de gentilhomme datant directement du dix-neuvième siècle. Son habit se composait d'une veste violette, d'une chemise blanche qui mettait en valeur sa cravate noire, d'une cane superbement sculptée et d'un chapeau melon assorti à la veste, qui dissimulait des cheveux sombres et bouclés. Cet homme devait avoir entre 30 et 40 ans, et il pétillait d'une vie qui semblait manquer à son partenaire, un grand mexicain au crâne rasé. Pourquoi un mexicain ? Le mot semblait absurde, ce pays avait disparu depuis une éternité. Alors pour quelle raison cette image s'était-elle imposée dans son esprit ? Peut-être à cause des tatouages tribaux dessinés sur son nez et qui se prolongeaient légèrement sur la face droite de son visage ; ou bien de sa peau légèrement halée et de ses yeux noirs et perçants. Mais dans le fond, il pouvait avoir des origines remontant à n'importe quel pays sud-américain.
  Seul le troisième homme restait assis. Hélias ne put s'empêcher de constater son obésité handicapante. Ce trait, ajouté à un âge avancé, comme en témoignaient ses rares cheveux déjà gris, lui fit comprendre qu'il se trouvait devant le chef de cette petite équipe. Ce dernier toussa et regarda finalement Hélias, lui adressant un grand sourire :

- Vous voilà, jeune homme ! On vous attendait. Savez-vous où est passé notre ami Leikung ?
- Qui ça ?
- Leikung. Un polisson qui se proclame dieu du tonnerre et qui envoie de la foudre avec ses mains ! Vous n'avez pas pu ne pas le remarquer ?
- Ah si, évidemment, c'est lui qui m'a sauvé la vie ! Il est resté en arrière pour retenir les trois personnes qui m'ont attaqué.
- J'espère qu'il s'en est sorti... Du reste, je ne m'en fais pas trop pour lui. Leikung à beau être difficile à gérer, il est plein de ressources. Mais je parle, je parle, et je me rends compte que je ne me suis pas présenté ! Mon nom est Mac Henry. Et vous, Hélias Hameleon, n'est-ce pas ?
- Vous êtes drôlement bien informés !
- Il le faut, si on veut devancer nos adversaires. Vous avez eu de la chance que nous ayons repéré votre pouvoir à temps pour vous sauver.
- Génial, je vais enfin avoir droit à quelques explications ? J'en ai assez d'avancer dans le noir.
- Disons que vous n'êtes pas le premier à avoir développé des capacités... supérieures à la moyenne. Depuis 20 ans, partout dans la ville, des gens se voient offrir des dons extraordinaires. Mais certains refusent de laisser à ces personnes leur liberté. Nos adversaires sont de ceux-là. Ils se font appeler la communauté de Janus et ils traquent les hommes et les femmes comme vous. Ceux qui refusent de travailler pour eux sont exécutés en silence. Mais tout le monde n'approuve pas leurs méthodes. Alors, secrètement, des surhommes comme vous et des gens normaux comme moi se sont alliés pour défendre les droits de ceux qui n'ont pas de voix. Malheureusement, on est moins nombreux et moins expérimentés que cette organisation titanesque. Toutefois, nous pouvons vous offrir notre aide.
- C'est à dire ?
- Nous pouvons vous donner un logement décent pour vous cacher. On vous apprendra même à développer votre don.
- Je suppose qu'il y a tout de même une contrepartie ?
- Lorsque vous serez prêt, votre devoir sera d'aider les gens comme vous à s'en sortir. D'offrir à vos frères la main que nous vous tendons.

  Effectivement, Mac Henry lui tendait la main. Les deux autres hommes les regardaient, conservant toujours le silence. Hélias hésita. Puis il comprit que cette offre ne se reproduirait pas. De toute manière, ces gens lui avaient sauvé la vie, ils étaient donc bien plus dignes de confiance que tous ceux qu'il avait croisés jusqu'à présent.
  Il lui serra la main.

*


  Dix, onze, douze. Tout se déroulait exactement comme dans son rêve. David n'en revenait pas. En réalité, il se demandait même s'il n'était pas piégé dans une série de rêves en abyme. Si ce qu'il croyait vivre depuis son réveil n'était pas qu'un autre rêve, qui l'amènerait à un nouveau rêve, et ensuite de suite...
  Quinze. Il essaya de soulever la quinzième porte circulaire. En vain. Elle était beaucoup trop lourde pour lui. Mais cela, il le savait déjà. Tout comme il avait su que sa sœur viendrait l'aider avant même qu'elle ne pose sa main sur la poignée. Comme prévu, ils arrivèrent alors à la soulever suffisamment pour que la prisonnière enfermée là-dedans depuis des semaines les regarde avec stupéfaction.
  Il s'agissait d'une jeune femme aux origines africaines, avec des cheveux noirs coiffés en longues tresses.

- Qui, commença-t-elle, qui...
- Je suis David, elle, c'est ma sœur, Diane. On a pas le temps pour les explications. Cette prison souffre en ce moment d'une coupure d'électricité, mais il ne faudra pas longtemps aux gardes pour arriver par ici. D'ici-là, on doit trouver un moyen de s'échapper et de rejoindre Tholys en quelques minutes. Donc, on besoin de ta sœur. Suis-nous, vite !

  La jeune prisonnière n'hésita pas une seconde. Elle s'enfuit de sa cellule et suivit David et Diane, qui ne tardèrent pas à quitter cet endroit. David marchait d'ailleurs d'un pas assuré, comme s'il savait exactement où il devait aller et tout ce qu'il devait faire pour y arriver.
  Ils descendirent un escalier.
  Diane ressentait une grande fierté à l'égard de son frère. Pour la première fois depuis longtemps, il arrivait vraiment à la surprendre. Positivement. Il se prenait en main. Depuis qu'il avait reçu ses pouvoirs, elle trouvait qu'il se métamorphosait et gagnait en assurance.
 Ils continuèrent à descendre d'un étage supplémentaire.
 Lui qui n'avait jamais été capable de faire un pas sans se demander s'il devait commencer à marcher avec le pied droit ou le pied gauche, il se baladait un camp inconnu et manifestement hostile comme si l'endroit lui appartenait depuis toujours. Diane se décida à le féliciter :

- Tu vas arrêter de faire ton frimeur, oui ? Depuis que tu as piqué une sieste de plusieurs heures alors que deux pauvres femmes te portaient à travers le désert, tu agis comme si tu étais le chef et que tu...
- Chut !

  David s'arrêta brusquement à l'angle d'un couloir et, d'un geste du bras, intima aux deux femmes qui le suivaient de stopper également leur progression. Diane allait lui demander pourquoi, mais quelques secondes après, un garde sortit d'une autre porte et traversa le couloir face à eux.
  Alors, Diane comprit. S'ils avaient continué, le garde serait tombé sur eux en faisant sa ronde. Là, il ne réalisa leur présence que lorsque David eut abattu sur sa nuque un tuyau qui traînait. L'homme s'effondra sans un bruit. Les trois fugitifs continuèrent leur avancée jusqu'à ce que David s'arrête à nouveau et indique une porte circulaire, semblable à toutes les autres. A trois, ils la soulevèrent sans grande difficulté.
  Une autre femme attendait derrière. La sœur jumelle de la première prisonnière. Elles se jetèrent mutuellement dans les bras de l'autre. David les interrompit :

- Plus tard, les retrouvailles. Il ne nous reste plus beaucoup de temps !
- C'est ça, se moqua Diane, continue de faire ton petit chef. Tu sais que tu es le pire séducteur que j'ai jamais rencontré ?
- En même temps, je te rappelle que tu es célibataire et que ce n'est  pas pour rien, sœurette. Des séducteurs, tu n'en as rencontré aucun : même eux, ils ne veulent pas de toi. Bon, maintenant, il nous faut partir. Je sais que si vous vous trouvez à moins de quelques mètres de distance, vous pouvez courir à la vitesse du son, ou presque. Est-ce que vous pensez pouvoir regagner Tholys en moins d'une heure en nous portant sur votre dos ?
- Aucun problème, répondit la première jumelle.
- Notre proximité augmente aussi notre force, ajouta sa sœur.
- Et nous vous devons bien ça, puisque vous nous avez libérées de cet enfer.

  Au moment où David et Diane montaient chacun sur le dos d'une sœur, deux autres gardes entrèrent. En voyant les deux adolescents agripper le cou des deux évadées, ils sortirent leur pistolet et tirèrent. Les deux balles se précipitèrent à toute vitesse vers les quatre fugitifs. Mais pas assez vite pour les toucher. Ils avaient déjà disparu. Du reste, le temps que les gardes signalent leur fuite, ils étaient déjà loin.

*


  Les ruines fumaient encore. Les pompiers, après bien des efforts, avaient fini par contenir l'incendie. Bientôt, celui-ci ne serait qu'un mauvais souvenir. Les fouilles pour retrouver des survivants, sous les décombres des anciens entrepôts, continuaient. Mais pour le moment, elles n'avaient rien donné. Plusieurs dizaines de personnes avaient rencontré la mort dans cette explosion encore inexpliquée et les corps reposaient dans des brancards, enveloppés dans des sacs de toile.
  Brusquement, une main émergea des ruines. Un pompier, qui l'aperçut, se précipita aussitôt vers elle en appelant ses compagnons. Mais le temps qu'il arrive, l'homme qui aurait dû mourir étouffé sous les décombres s'était déjà relevé. Instinctivement, le pompier recula d'un pas, impressionné.
  Le survivant devait dépasser le mètre 90. Sous ses habits déchirés, on pouvait apercevoir une musculature qui aurait fait pâlir d'envie un gorille. Son corps glabre était mieux bâti que celui de n'importe quel culturiste. Et surtout, malgré la poussière et les flammes qui brûlaient encore, il ne portait aucune blessure apparente.
  Presque nu, le miraculé, qui devait avoir entre 30 et 40 ans, posa un regard supérieur sur le pompier. Supérieur, parce que ce dernier avait vu des ordinateurs plus expressifs que ça, alors que ce gars venait de se faire écraser par un entrepôt en flammes. Celui-ci déclara posément :

- J'ai besoin de passer un coup de fil. Y a-t-il une cabine téléphonique, par ici ?
- Bien... Bien sûr. On va vous y amener. Mais comment avez-vous... Enfin je veux dire, il y a eu une explosion, mais on dirait que vous êtes en pleine forme !
- Je suis un dur à cuire. Avez-vous des informations sur cette explosion ?
- Non, on espérait justement que vous pourriez nous renseigner à ce niveau !
- Une fuite de gaz.
- Dans des entrepôts qui ne contiennent que des vieilleries ?
- Un poêle à gaz est une vieillerie. Où se trouve la cabine téléphonique ?
- Juste là...

  Le colosse se dirigea calmement vers la rue que lui indiquait son interlocuteur. Il ne boitait même pas. Le pompier n'en croyait pas ses yeux. Mais l'intéressé, lui, n'avait qu'une seule question en tête : qu'était-il réellement arrivé ? Ses dirigeants n'allaient sans doute pas aimer cet attentat. Non seulement parce que pour la première fois, quelqu'un s'en était pris au hangar. Mais surtout, parce qu'il avait reconnu les yeux du kamikaze. Deux yeux noirs, avec un simple trait doré en guise de pupille, Or, ces yeux appartenaient à un homme mort. Bel et bien mort. Il en était certain, puisqu'il avait tué cet homme en personne, dix ans plus tôt.

- Nous avons besoin de votre nom, l'informa l'infirmière qui surveillait l'ambulance. Comment vous appelez-vous ?

  Le colosse continua tranquillement son chemin et, sans la regarder, répondit simplement :

- Balder.
- Balder comment ?
- Balder. Rien que Balder.

*


  Le petit dealer boitait. Paniqué, il regardait sans arrêt autour de lui, aux aguets, prêt à s'enfuir au moindre bruit suspect. Lorsqu'il atteignit une impasse et qu'il était certain d'avoir semé son adversaire, il s'arrêta enfin et examina sa jambe. Sale blessure. Il faudrait qu'il se fasse mettre un plâtre, sûrement. Enfin, le principal, c'était d'être en sécurité, le reste...
  Il entendit un bruit lourd derrière lui. Comme si quelque chose venait brusquement de tomber dans son dos. Ou quelqu'un. Ce qui, bien entendu, ne pouvait pas arriver. Il faudrait que cette personne ait fait un bond de plus de trois mètres de haut et soit retombée comme si de rien n'était. Impossible, donc. Le petit dealer se retourna tout de même pour vérifier.
  Derrière lui, appuyé contre l'impasse, Arthur le fixait derrière ses lunettes de soleil. Le dealer esquissa un mouvement de fuite, mais la main d'Arthur se referma sur son col et l'empêcha de s'échapper. Piégée, sa proie se contenta d'avaler lentement sa salive. Puis l'adolescent le plaqua contre le mur et lui demanda d'un ton sec :

- Je ne te le répéterai pas une troisième fois. Je veux savoir où est-ce que la main des titans retient les esclaves qu'elle s'apprête à vendre.
- J'en sais rien ! Je suis rien qu'un...
- Ecoute-moi bien, toi. Mon meilleur ami est actuellement retenu là-bas et va être vendu demain comme un vulgaire objet. Je suis peut-être déjà recherché pour meurtre, et parce que j'ai tiré sur un gars que je ne connaissais absolument pas. Attention, je ne lui ai pas tiré dessus avec un flingue. Simplement avec ça.

  Il leva sa main gauche. Au bout de quelques secondes, une lueur azurée l'entoura. Pour la seconde fois, le petit dealer avala sa salive. Il sentait la chaleur que dégageait cette lumière bleue. Chaque grésillement qui s'en échappait manquait de lui brûler la joue.

- Bref, reprit Arthur, je pense que t'as compris que je me sens pas trop d'humeur à discuter. Réponds à ma question ou je commence à m'entraîner pour mon combat contre Saturne en me servant de toi comme punching-ball.
- Un... Un combat contre Saturne ? Tu veux te fighter avec Saturne ? Si t'as envie de clamser, ça regarde que toi ! C'est pas avec cette petite lumière bleue que tu vas lui faire peur, à Saturne ! Ce mec, c't'un dieu, toi à côté, t'es rien du tout ! Mais si tiens vraiment à le voir, on dit qu'il a une boîte qui s'appelle le Bacchanalia. Paraît que les esclaves sont en dessous. En tout cas lui, il y sera là-bas c'te nuit, ça c'est clair ! Je sais rien de plus, promis !
- Et bah voilà, je savais qu'on pouvait s'arranger.

  Arthur laissa tomber le petit dealer et s'en alla en sifflotant. Sa main s'éteignit. Sa victime, en silence, sortit un poignard et le plongea dans son dos. Enfin, il essaya. La lame ne parvint pas à pénétrer entre les omoplates d'Arthur. Ce dernier soupira et se retourna.
  Un seul coup de poing suffit à envoyer le petit dealer contre le mur, qui se fissura sous la violence du choc.

*


  Leo s'ennuyait. Depuis combien de jours était-il enfermé dans cette prison aux allures d'un vieux film de science-fiction ? Un, deux, trois peut-être ? Il avait perdu la notion du temps. Déjà, il n'y avait aucune fenêtre dans la pièce, donc impossible de se repérer grâce au soleil. Ensuite, les médecins le gavaient de calmants à longueur de journée, et les rares moments où il ne dormait pas, il ne pouvait jamais se réveiller tout à fait. Difficile de garder l'esprit clair !
  Pourtant, il réalisa immédiatement que ce n'était pas normal que les lumières cachées derrière le plafond s'éteignent de la sorte. Dans un premier temps, il se dit qu'il allait passer un sale quart d'heure. Il attendit plusieurs minutes en serrant les poings. Mais rien ne vint. Alors, il se sentit plus rassuré.
  Quelques minutes plus tard, une idée lui vint. Chaque fois que la porte circulaire, tout droit sortie du design d'un vaisseau spatial, s'ouvrait, elle faisait un vieux bruit de science fiction. Ce qui devait indiquer qu'on appuyait sur un bouton pour l'ouvrir, enfin bref, que c'était automatisé. Donc, si l'électricité était coupée, qu'est-ce qui retenait la porte verrouillée ?
  Evidemment, Leo voyait les failles de son raisonnement. Quel tout le genre d'organisation secrète oublierait de mettre sur les portes de ses prisons des verrous qui marcheraient même sans électricité ? Puis il s'avança en se disant qu'après tout, il n'avait rien à perdre. Ses doigts se posèrent sur les aspérités de la porte. Il réunit ses forces et essaya de la soulever.
  Diane et David, malgré leurs efforts, avaient eu du mal à ouvrir une porte semblable, alors qu'ils s'y étaient mis à deux. Certes, leur traversée du désert les avait physiquement affaiblis, mais ils n'étaient pas drogués par des calmants comme Leo. Ce dernier, pourtant, ignorait tous ces éléments. Alors il réussit à soulever la porte de quelques centimètres. Il attrapa le bas de celle-ci et la monta suffisamment pour pouvoir passer en dessous.
  Le couloir était plongé dans une semi-obscurité qui indiquait que la coupure d'électricité n'était pas cantonnée à sa cellule. Leo sourit : une telle chance, il fallait la saisir ! Il se mit à courir au hasard, dans les couloirs, en espérant trouver ainsi la sortie. Il passait devant une porte circulaire semblable à toutes les autres lorsqu'il entendit la voix de Lilly l'appeler :

- Grosminet ? Grosminet, c'est toi ?

  Leo s'immobilisa alors et regarda cette cellule. Il avait toujours cru qu'en se faisant prendre, il avait sauvé son amie. Mais pourtant, elle était là et elle l'appelait. Aussitôt, il ouvrit la porte. L'adolescente se dépêcha de s'échapper et lui sauta au cou.

- Grosminet ! Oh, je suis si contente de te revoir !
- Normal, ça fait deux fois que je te sauve la vie en quelques jours !
- Ton sacrifice héroïque, c'était super mignon, mais au final, je me suis quand même retrouvée enfermée ici, donc je sais pas si ça compte comme un sauvetage...
- C'est pas ma faute si tu te fais rattraper après, quand même ! Bon, si on continuait cette conversation dehors ?
- Il faut d'abord sauver Edelweiss !
- Parce qu'elle est ici aussi ? Mais c'est une manie que vous avez, de vous faire toutes capturer ? C'est pas que ça me dérange de sauver les jolies filles, mais à chaque fois, je me fais avoir, elles refusent de remplir leur rôle et de coucher avec moi pour me remercier...
- En plus, Edelweiss a déjà un petit ami, elle est avec Arthur !
- C'est pas l'avis de Valentin. Ni celui du reste de l'école, en fait. Bon, elle est où, ta copine ?
- Ils l'ont enfermée avant moi. Si je me rappelle bien, elle est... derrière cette porte !

  Leo s'exécuta et souleva la porte en question. Malheureusement pour ses espoirs de sauver la vie d'une jolie fille, Alexia avait beaucoup changé en quelques heures. Sa longue chevelure blonde s'était muée en un marasme sombre et désordonné, son menton pâle et délicat était orné d'une barbe mal rasée et elle avait gagné quelques centimètres ainsi que plusieurs kilos.

- Ok, commenta Leo, je crois que Lilly s'est trompée de porte. Ou alors je retire définitivement la partie princesse en danger qui couche avec le prince qui l'a sauvée !
- Désolée monsieur, s'excusa Lilly, c'est une erreur !
- Attendez, ne... ne me laissez pas ici ! Je peux vous aider ! J'ai un pouvoir très utile, vous savez ?
- Vous pouvez faire apparaître des princesses qui accepteraient enfin de coucher avec moi ?
- Heu... Non, ça je sais pas faire, par contre je peux retrouver n'importe quoi ou n'importe qui ! Il suffit que je me concentre et, guidé par mon subconscient, je peux vous guider vers ce que vous voulez ! En plus, si vous comptez vous enfuir de cette tour, vous aurez bien besoin de quelqu'un pour vous diriger dans le désert, pas vrai ?
- C'pas faux, reconnut Leo. Allez viens, comment tu t'appelles ?
- Patrick Loinvoyant !
- Sérieux ?
- Oui je sais, avec mon pouvoir, ça fait toujours rire les gens. Mais mon nom de code, c'est the eye.
- C'est encore plus naze. Lilly, trouve-lui un meilleur surnom.
- Voyons... Il est mal habillé, mal rasé...
- Hé ! Ca, c'est juste parce que ça fait des mois que je suis enfermé ici ! D'habitude, j'ai une superbe barbe et...
- Chut, ne m'interromps pas ! Donc, il est mal habillé, mal rasé, il peut voir les gens où qu'ils soient, c'est son inconscient qui le guide... C'est décidé, tu seras dreaming eye !
- Je t'ai connue plus inspiré... Enfin, c'est déjà un peu mieux. Bon allez, vas-y, montre-nous tes pouvoirs, toi ! Où se trouve Alexia ?
- Une seconde, je la connais pas ! Vous n'avez pas une photo d'elle ?
- Heu non, pas sur moi, désolé.
- Décrivez-la moi, au moins !
- Pff... A peu près un mètre 70, 50 ou 55 kilos je suppose, blonde, super canon...
- Elle portait une jolie robe bleue, avant d'être enfermée ici.
- Bon, bah j'espère que ça sera suffisant. Attention maintenant, place au spectacle !

  Dreaming eye ferma les yeux. Lorsqu'il les réouvrit, un léger voile les recouvrait. Leo essaya de le complimenter pour se moquer, mais l'autre ne l'écoutait pas. Il se mit à faire quelques pas et s'arrêta devant une autre porte circulaire. Leo l'ouvrit également. Alexia se trouvait juste derrière. Lillie lui sauta dessus :

- Ouais ! Edelweiss !
- Lillie ? Leo ? Un clochard ?
- Hé, s'écria dreaming eye dont les yeux étaient redevenus normaux, mon nom, c'est...
- On s'en fout, le coupa Leo. Sers-toi de ton pouvoir et sors-nous d'ici, vite !

  Dreaming eye grogna dans sa barbe, mais il s'exécuta. Tandis que ses yeux se voilaient à nouveau, il se dirigea vers la sortie.

*


  Arthur avançait d'un pas décidé vers les bas-fonds. Il était résolu à affronter Saturne ce soir même, et à le tuer. Il n'aurait pas droit à l'échec, pas cette fois-ci. Il aurait à frapper vite et fort. Chaque seconde qu'il perdrait l'éloignerait de la victoire, il en était conscient. La dernière fois, il avait échoué parce qu'il s'était laissé surprendre. Il ne pensait pas qu'il aurait eu à se battre, parce qu'il s'était cru unique. Mais son orgueil ne le ferait pas tomber deux fois de suite. Cette fois-ci, il savait à quel monstre s'attendre. Tout comme il savait qu'il ne pourrait gagner sans l'intention de tuer. Il n'était plus question d'impressionner, de terrifier. Mais de vaincre. A tout prix. Quel que soit le poids que sa conscience aurait à porter, Lévy méritait ces souffrances.
  Lentement, Arthur poussa une porte et entra dans un bar. Il avait encore besoin d'une dernière information. L'emplacement du Bacchanalia. Il s'accouda sur le comptoir et commença par commander un diabolo fraise. Puis il se tourna vers le client le plus proche :

- Salut. Dis-moi, je cherche une boîte de nuit, t'en as peut-être entendu parler ? Le Bacchanalia ?

  L'autre reposa son verre sur le comptoir. Visiblement sous le choc, il tourna la tête et fit comme s'il n'avait rien entendu. Arthur lui tapota l'épaule pour le rappeler à la réalité :

- Dis donc, t'es pas très poli. Je t'ai posé une question.
- Lâche-moi ! T'es flic ou quoi ? Je sais pas où est ta boîte, je sais même pas ce que c'est, d'ailleurs. Alors un conseil, dégage et ne pose plus jamais cette question !

  Arthur soupira. Puis il frappa l'homme en question. Directement au menton. Un coup assez fort pour le faire décoller et retomber à quelques mètres de là. Les lunettes de soleil que portait l'adolescent suffisaient à masquer ses yeux incandescents, mais pas l'air déterminé affiché sur son visage. Il s'assit sur le corps du bonhomme encore sonné et leva son poing au-dessus de son visage. Les autres clients présents prenaient soin d'ignorer ces deux-là.

- Ok, je repose ma question. Où se trouve le Bacchanalia ? Tu as cinq secondes.
- J'en sais rien, j'te dis !
- Quatre.
- Je... Je...
- Trois...
- Attends, attends ! C'est assez loin d'ici, cherche Amalthea, c'est un grand magasin, il est sur tous les plans ! Remonte la rue et tu trouveras la boîte que tu cherches ! Mais j'te déconseille d'y aller, surtout cette nuit ! C'est le repaire de la main des titans, paraît qu'ils seront tous là !
- J'espère bien.
- Arthur ? C'est toi ?

  L'adolescent tourna la tête. Deux autres lycéennes se trouvaient derrière lui. La première, grande, mince, jolie, les cheveux teints en rouge, faisait avec son amie un drôle de duo, plutôt petite, un peu ronde, équipée d'une énorme paire de lunettes. Il ne les reconnut pas immédiatement. Mais, lorsqu'il réalisa qu'elles étaient les filles qui partageaient la chambre d'Alexia, Ilena et Emily, il se redressa immédiatement, comme hébété. L'homme qu'il interrogeait en profita pour s'enfuir sans demander son reste.

- On pensait tous que t'étais malade, lui reprocha Ilena, mais c'est ça que tu fais, depuis cinq jours ? Tu écumes les bars et tu tabasses de pauvres clients ?
- Non, c'est que... Enfin je... Ce n'est pas...
- Qu'est-ce qui se passe, lui demanda Emily, tu as séché les cours ? Toi ?
- Tu t'emmerdais alors que tu as voulu jouer au grand garçon, c'est ça ?
- Non ! Non, ça n'a rien à voir !
- Et c'est quoi ces immenses lunettes de soleil, renchérit Ilena, il fait complètement nuit dehors et c'est encore pire ici ! Tu te la joues beaugosse, maintenant ?
- C'est... C'est pour...
- Pour quoi ?

  Arthur poussa un râle de frustration et, incapable de riposter face à cet assaut, il se fraya un chemin vers la sortie. Ilena l'arrêta en posant sa main sur son épaule :

- Reviens sur terre, mon vieux. Je sais pas ce que tu fous, et ça m'intéresse pas. Mais tu n'es pas un voyou. Arrête ce jeu stupide. Tu es un lycéen, comme nous. Et demain, on a cours.

  Arthur se dégagea et s'évanouit dans la nuit.

*


  A peine eut-il posé un pas chez lui que David s'effondra sur son divan, à bout de forces. Les deux jumelles les avaient déposés près de chez eux, exactement comme il l'avait prévu. Tout se déroulait exactement comme dans son rêve, de toute manière. Ses souvenirs devenaient déjà de plus en plus flous, mais il savait encore ce qu'il avait à faire.

- Alors, lui demanda Diane, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?
- On récupère des forces. On repartira à onze heures du soir. Il nous faudra marcher un bon moment.
- Pourquoi, on a encore un truc à faire ?
- J'ai un message à transmettre à quelqu'un. C'est là que mon rêve s'arrête. Il nous faut être dans une boîte de nuit appelée le Bacchanalia à minuit moins le quart.
- Jamais entendu parler.
- Moi non plus. Mais ça craint, comme endroit, crois-moi. Tu me passes un peu d'eau ?

  Sa sœur lui jeta une bouteille d'eau encore à moitié pleine. Pour la première fois, David l'attrapa en plein vol. Sans la moindre difficulté. Normal, après tout. Il avait également rêvé cette scène.

*


  Musique. Lumière. Musique. Obscurité. Lorsqu'une note s'élevait, tout le monde se regardait et s'embrassait. Mais elle n'avait pas le temps de retomber que déjà, les ténèbres régnaient à nouveau dans la salle. C'était sans importance. Le temps qu'elle disparaisse, la lumière était revenue, jusqu'à ce qu'une autre note s'élève.
  Savourant cette fête effrénée, Saturne sirotait un verre de whisky, qu'il faisait durer depuis des heures. Il s'ennuyait. Depuis des mois, il n'avait eu aucun défi à relever. Son commerce florissait, ses partenaires semblaient satisfaits, ses hommes se montraient plus loyaux que jamais. Pourtant, cette vie ne lui convenait pas. La victoire, il ne l'avait jamais aimée. Dès sa naissance, elle avait refusé de se pencher au-dessus de son berceau. Quand il avait été jeté dans la rue et qu'il avait dû combattre pour survivre, elle l'avait ignoré. Aujourd'hui qu'elle lui tendait la main, il s'en méfiait. Il savait qu'elle allait essayer de le poignarder dans le dos. En fait, il lui tardait cet instant. Cette seconde éphémère où il verrait le visage de l'ennemi. D'un ennemi assez fort pour renverser sa fortune, assez fort pour le vaincre. Oui, il rêvait de tomber à nouveau sur un tel monstre. Car en le tuant, ce serait Dieu lui-même qu'il insulterait. Cet acte impie serait sa vengeance à l'encontre de cet être tout puissant qui l'avait nargué toutes ces années. Il ne restait plus qu'à attendre que celui-ci daigne avancer sa main vengeresse.
  Brusquement, la musique s'éteignit. Les lumières arrêtèrent de s'éteindre. Les gens s'immobilisèrent, surpris, agacés, comme tirés d'un long songe et n'aspirant qu'à y retourner.
  Arthur se tenait à côté du DJ, qu'il avait assommé d'un simple coup de poing. Saturne se redressa et éclata de rire. Sa voix couvrit le brouhaha ambiant, fit taire l'assemblée et la traversa pour parvenir jusqu'aux oreilles de l'adolescent :

- Mais qui voilà ? C'est une mouche ? Non, c'est un avion télécommandé ? Non, c'est Superbambin ! Refusé aux portes du Tartare parce que Cerbère a voulu le grignoter, tout droit revenu des enfers parce que même Hadès le trouvait ennuyeux à mourir, voici le super héros des petits costauds, livré avec une tartine de confiture, si vous avez été sages !
- Et voici Saturne, le dieu déchu, vaincu par son propre héritier parce qu'il n'a pas suffisamment surveillé son goûter, justement.

  Arthur s'élança alors et, d'un bord, rejoignit le balcon où Saturne l'attendait calmement. A plus de dix mètres de son ancienne position. Saturne laissa s'échapper un sifflement railleur :

- Mais c'est qu'il a appris à planer, en plus ! J'ai compris, cette fois-ci, je ne me contenterai pas de t'écraser les mains. Avant de t'abandonner dans une poubelle, je briserai chacun de tes os et j'arracherai chacun de tes muscles.
- Désolé, Saturnichou. Il est grand temps qu'un éclair te chasse de ton royaume céleste. Ca tombe bien, regarde ce que j'ai pour toi.

  Arthur se concentra. Ce n'était pas difficile. Il avait passé des jours à répéter. Il devait faire abstraction de ses sentiments, pour laisser grandir en lui cette tristesse mélancolique qui réveillait son pouvoir.
  Saturne ne lui en laissa pas le temps. D'un coup de poing, il l'envoya contre le sol, un étage plus bas. Les lunettes de soleil d'Arthur se brisèrent pendant la chute, révélant des yeux bleus brillant d'incompréhension. Le temps qu'il se relève, Saturne avait atterri devant lui, son armure écarlate luisant contre sa peau. Le public s'était déjà écarté, fasciné par ce spectacle imprévu. Saturne s'avança et attrapa la tête de l'adolescent, qu'il serra de sa force titanesque :

- Alors quoi ? Superbambin a un autre pouvoir dans sa manche ? Il est capable de lancer des rayons lasers ou des petits éclairs s'il se concentre, c'est ça ? Dommage, gamin. Ici, on est pas dans une cour de recrée. Tu ne m'intéresses pas. Je t'ai déjà tué une fois. Si j'accepte encore de t'affronter seul à seul, c'est simplement parce que j'aime le travail bien fait. Alors je vais t'écraser comme un insecte, puis je m'assurerai que tu ne puisses plus jamais me déranger avec tes bourdonnements exaspérants. Si tu voulais me montrer un tout nouveau pouvoir, désolé, mais ce n'est pas au programme.

  Arthur le frappa. De toutes ses forces. Directement dans la poitrine. En vain. Saturne ne vacilla même pas. Il se contenta de riposter par un coup de genou dans le ventre. L'adolescent se plia  en deux, le souffle coupé. Le chef des titans n'accepta de le lâcher que pour lui fracasser le nez de sa main libre.
  Arthur chancela. Saturne voulut lui porter un second coup, mais son armure lumineuse ralentissait toujours ses mouvements. Sa victime réussit à éviter l'attaque et à bondir en arrière.
  Arthur se concentra. Il devait faire le vide dans sa tête. Isoler la tristesse mélancolique, la laisser se développer pour...
  Il rouvrit brusquement les yeux pour éviter un autre coup de poing. Il n'y arrivait pas. Dans l'ardeur du combat, il n'arrivait pas à se calmer suffisamment pour laisser un autre sentiment que la colère ou la peur grandir en lui...
  Le genou de Saturne se dressa et frappa directement l'estomac d'Arthur. Ce dernier chancela. Lorsqu'un autre coup l'atteignit au visage, il s'effondra.
  Saturne baissa les yeux vers l'adolescent effondré et se gaussa une dernière fois :

- Désolé, little Zeus. Papounet est encore le plus fort. Retourne t'entraîner au paradis, puis retente ta chance. Dans ta prochaine réincarnation !

*


  David s'arrêta et leva les yeux. Sur un bâtiment sordide, aux murs vieillissants et semant des fragments de pierre autour d'eux, une enseigne troublait la nuit de sa lueur vermeille. Le Bacchanalia. Exactement comme dans son rêve.
  Un videur baissa les yeux et le détailla du regard. Puis il se mit à rire :

- Ecoute, gamin, je sais pas ce que tu veux, mais ici, c'est pas pour toi !

  David ne prit même pas la peine de répondre. Il se contenta d'avancer précipitamment sa main. Le vendeur écarquilla les yeux et essaya de lui attraper le poignet. Comme l'avait prévu l'adolescent, qui bifurqua brusquement et réussit à s'emparer du revolver que le gardien cachait sous sa veste.
  Diane s'avança en sifflotant et tapota l'épaule de son frère.

- Bien joué, mon vieux !
- Vous êtes complètement tarés, grommela le videur. Vous savez pas à qui appartient cet endroit ou quoi ?
- On s'en fiche, déclara posément David. On vient juste chercher un ami.
- Tarés, vous êtes complètement tarés ! Vous allez tous crever !
- Heu, ne put s'empêcher de s'interroger Diane, il y a un problème avec le propriétaire ? Ne me dîtes rien : le chef de la mafia ?
- Pire encore : le roi des dieux. Saturne est en ce moment même en train de se détendre dans la boîte de nuit qui lui appartient. Entrez là-dedans sans son autorisation, et vous regretterez de ne pas avoir à affronter toute la mafia !
- D'accord, d'accord, soupira David. Mais ça, c'est pas vos oignons. Dégagez.
- Tu me prends pour un imbécile ? Je parie que tu ne sais même pas te servir de ce revolver !

  David mit en joue et tira. La balle passa à plus d'un mètre du videur, qui éclata de rire. Il se tut dès qu'il entendit le cri stupéfait d'un des membres de la main des titans, qui avait manqué de se faire toucher par le projectile alors qu'il sortait prendre l'air. La balle s'était figée dans le mur, à quelques centimètres de son crâne.
  Sous la puissance du feu, David avait légèrement reculé en arrière. Mais personne ne fit attention à ce détail. Les deux suppôts de Saturne laissèrent place aux deux jumeaux, qui entrèrent sans la moindre difficulté.
  Jusqu'à ce que l'homme qui avait réchappé à la mort aille avertir ses partenaires de ce qui se tramait à l'intérieur de leur propre boîte.

*


  De son pied gauche, Saturne écrasa la poitrine d'Arthur. Ce dernier parvint à résister à la tentation de laisser aller à la douleur et à rouler sur le côté avant que ses os ne craquent et transpercent définitivement ses poumons.
  Il se releva en titubant. Trop lentement, donc. Saturne, d'un coup du revers de la main, l'envoya trois mètres plus loin.
  En tombant, Arthur essaya de se rattraper à une table, l'entraîna avec lui dans sa chute. Il s'en servit pour protéger d'un autre coup. Le poing du roi des titans transperça le plastique noir, mais cette petite distraction permit à Arthur de reprendre ses esprits.
  Assez pour éviter un coup de genou. Pas assez pour empêcher le crâne de son adversaire de heurter violemment le sien. Il s'effondra à nouveau. A l'aide d'un coup de pied dans l'estomac, Saturne s'assura qu'il ne se relèverait pas.
  Arthur se plia en deux. Des larmes jaillirent de ses yeux. Alors, il s'immobilisa. A cet instant, Saturne comprit que leur duel était terminé. Une fois de plus, la victoire lui appartenait. Continuer à rouer de coups ce gamin insignifiant n'avait plus d'intérêt. Il était temps de passer à autre chose, maintenant. Le roi des dieux avança sa main.
  A cet instant, l'un de ses hommes s'écrasa à ses pieds. Saturne tourna la tête.
  Tous ses titans se précipitaient à l'entrée pour neutraliser deux adolescents. La première agitait les bras si vite qu'elle semblait en avoir cent. Il suffisait qu'elle effleure la peau de quelqu'un pour qu'il s'écarte en laissant quelques gouttes de sang. Le second semblait anticiper tous les coups qu'on lui portait et parvenait à les éviter avec une facilité évidente, se frayant un chemin à travers la masse de ses assaillants et se dirigeant vers Arthur.
  Mais il commit une erreur. Alors qu'un titan l'attaquait avec un couteau, il se pencha sur la gauche, alors qu'il aurait dû partir sur la droite. La lame entaille son arcade sourcilière.
  David se maudit. Sa mémoire commençait à lui faire défaut. Les dernières brides qu'il lui restait de son rêve s'en retournaient dans le néant. Il se souvenait encore d'un élément, pourtant. Le plus important de tous. Chancelant sous les coups qu'il recevait, plaquant sa main sur son œil droit pour se protéger de son propre sang, finissant le chemin en rampant pour ne pas abandonner et s'évanouir, il finit enfin par approcher Arthur. Un titan se préparait à l'achever à l'aide d'un autre couteau.
  Saturne l'interrompit d'un geste de la main.
  Le roi des dieux s'avança lentement et se baissa à la hauteur de l'intrus, qui tourna vers lui son seul œil disponible.

- Très bien, gamin. Je suppose que tu es venu aider Superbambin. Je me sens d'humeur magnanime, ce soir, alors je vais te donner un conseil. Fais un pas de plus, et je peux t'assurer que nous trinquerons tous à ta santé. Avec ton propre sang en guise d'ambroisie.
- Pas besoin d'aller plus loin, lança David dans un souffle. Je ne suis pas venu pour vous combattre. J'ai juste un message à transmettre. Arthur ? Arthur, tu m'entends ?

  Arthur se retourna lentement. La douleur qui paralysait son corps l'entraînait vers les limbes. Il s'en fichait. Il chercha dans sa mémoire où il avait déjà vu ce lycéen roux. Ses souvenirs refusaient de se livrer à lui. Ils avaient déjà fui ce corps mourant.

- Ecoute-moi bien, murmura David. On m'a demandé de te transmettre ce message. « Laisse-moi ! T'approche pas de moi ! Sale monstre ! »

  Arthur baissa la tête. Une fois encore, des larmes quittèrent ses yeux, dévalèrent ses joues et son menton, s'échappèrent de son corps pour s'écraser contre le sol sale. Il se sentait intimement bafoué, comme si une partie de son enfance venait de s'envoler pour laisser place au désespoir d'un monde plus mûr.
  En clignant des paupières, il crut apercevoir une lueur bleue. Il pleura encore, puis il se risqua à regarder ses mains.
  Elles brillaient de mille feux. Stupéfait, Saturne recula d'un pas. Arthur tendit un doigt dans sa direction. Un immense éclair bleu frappa le roi des dieux. Son corps fut projeté à l'autre bout de la salle et s'enfonça dans le mur en pierre. Lorsqu'il retomba contre le sol, une pluie de rayons d'énergie azurés s'abattit sur lui.
  Essoufflé, il se redressa. Il avait eu mal. Pour la première fois depuis des années, il avait senti un éclair de douleur se répandre dans son corps. Son armure tenait encore le coup, mais il venait de voir qu'elle n'était pas impénétrable.
  Relevant les yeux, il n'eut que le temps de voir la silhouette d'Arthur face à lui. Puis le poing gauche du jeune homme s'abattit contre son crâne. La lumière bleue qui recouvrait ses mains en profita pour s'échapper et envahir le visage du roi des dieux. Son armure se dissipa alors.
  Saturne tomba à genou. Une trace de brûlure ornait sa joue. Il leva les yeux pour regarder une dernière fois son adversaire. Il n'aurait pas le temps de rappeler son armure lumineuse. Il avait perdu. Pour la seconde fois depuis qu'il avait fondé la main des titans, il avait été vaincu.
  Arthur l'attrapa par le col et multiplia les coups de poing dans son visage. Lorsque son propre visage fut éclaboussé du sang de Saturne au poing de faire disparaître les traces de ses larmes, il laissa tomber son adversaire défait. Alors, il ouvrit la peine de sa main au-dessus de la poitrine du dieu déchu.

- Qu'est-ce que tu fous, se mit à crier Diane, tu vois pas qu'il est complètement KO ? On a pas que ça à faire, c'est l'heure de rentrer, maintenant ! On a tous cours, demain !

  Arthur hésita encore quelques secondes. Puis ses mains cessèrent de briller. Il se retourna et murmura pour lui-même :

- C'est vrai. Je suis encore un lycéen.

  Alors, il fit ce pour quoi il était venu. Il trouva la trappe qui menait au sous-sol du Bacchanalia. Des dizaines et des dizaines d'adolescentes et d'adolescents pleuraient dans des cages en fer. Il les libéra les un après les autres, écrasant les verrous en acier à main nue. Il observa longuement le visage de chacun d'entre eux. Il les passa en revue un par un. Lorsque le dernier eut regagné la surface en courant, Arthur se laissa tomber par terre. Il avait échoué. Lévy n'était pas parmi eux. Jamais les titans n'avaient mis la main sur lui. Il avait enduré toutes ces souffrances, accusé tous ces coups, versé toutes ces larmes, pour rien.
  Boitant, cachant toujours son œil recouvert de sang, David s'approcha de lui :

- Est-ce que j'ai réussi ? Est-ce que je t'ai sauvé ?
- Je suis en vie. Merci. Mais ça ne m'avance à rien. Lévy n'est toujours pas là. Et personne ne saura jamais pourquoi il a disparu...
- Est-ce qu'il avait un pouvoir ?
- Non. Enfin, j'en sais rien. Peut-être.
- Parce que j'ai vu un homme avec une capuche noire essayer de tuer un de mes amis, qui avait un pouvoir, lui aussi.

  Arthur s'immobilisa brusquement. Il jeta un regard avide vers David :

- Comment s'appelait ton tueur ?
- Et bien... Avant de s'évanouir, mon ami a prononcé un nom, attends... Uriel.

  Arthur se redressa et serra les poings.
  Il avait à nouveau quelqu'un à retrouver.

*


  Un immeuble banal perdu dans un quartier banal. Sa façade grise et décrépite reflétait le triste sort de ses habitants. Quelques enfants, déjà trop vieux, criaient dans les rues.
  Dans un appartement semblable à tant d'autres, un homme se désespérait. Il regardait d'un air morne le revolver face à lui. Tout serait beaucoup plus rapide, s'il se tirait une balle dans la tête, ici et maintenant. Il avait d'abord perdu sa femme, qui l'avait quitté pour quelqu'un de plus intelligent. Son travail n'avait pas tardé à la rejoindre : son patron l'avait renvoyé parce qu'il n'était pas assez attentif pendant ses rondes. Son fils de 8 ans, déjà peu fier d'avoir pour père un vulgaire gardien de nuit, n'avait maintenant plus aucune estime pour lui. Quel espoir lui restait-il ? Quel était l'intérêt de prolonger plus longtemps cette vie vaine et terne ? Il soupira, attrapa le revolver et posa le canon contre sa tempe.
  A cet instant, quelqu'un sonna. Le malheureux hésita, puis reposa son arme et se leva pour ouvrir la porte. Derrière elle, un homme très chic, vêtu d'un costume impeccable et d'un chapeau melon très sobre, écrasait une cigarette incandescente de son talon. Il adressa un charmant sourire à son hôte et le salua poliment :

- Bonjour monsieur, j'espère que je ne vous dérange pas ?
- Ca, aucun risque... Qu'est-ce que vous voulez ?
- Je suis ici pour vous poser une petite question. Puis-je entrer ?
- Vous êtes dans la police ? Journaliste ?
- Du tout, du tout. Disons que je fais dans l'humanitaire. Je représente une petite communauté qui aimerait en savoir plus sur vous.

  Le propriétaire hésita un instant. Mais après tout, il n'avait rien à perdre. Encore moins du temps. C'était la seule chose qu'il lui restait, et en abondance. Il pouvait bien écouter ce mystérieux représentant et se suicider après. D'un geste, il l'invita donc à entrer puis s'assit.
  Son invité préféra rester debout. Rapidement, il regarda la maigre décoration de ce petit appartement, puis il poussa un soupir :

- Personne ne devrait avoir à vivre dans un tel endroit. Encore moins seul. Avez-vous quelqu'un dans votre vie ? Un femme, un fils ?
- Ni l'un ni l'autre, plus maintenant. Mais je vois pas en quoi ma vie vous intéresse.
- Au contraire, c'est un sujet qui me passionne. La plupart des gens ne regardent que ce qui brille, ce qui prend le plus de place. Mais moi, je suis quelqu'un de minutieux, et j'ai retenu mes leçons d'histoire. Je sais qu'elle ne s'écrit qu'avec des détails.
- J'ai du mal à suivre...
- Oh, je m'excuse ! Je me parlais à moi-même. Mais revenons à notre sujet : vous. Je vais vous poser une question, et je vous demande d'y répondre avec la plus grande franchise. Votre vie, mon ami, est peut-être arrivée à un tournant.
- Si vous saviez à quel point c'est vrai... Je vous écoute.
- Imaginez que lors d'une nuit étoilée, vous apercevez une lumière s'arracher des autres et heurter la terre. Pris de curiosité, vous allez voir par vous-même le point d'impact et vous découvrez, avec ébahissement, un immense dragon. Celui-ci décide de vous accorder un vœu, quel qu'il soit, pourvu qu'il reste unique et que vous soyez prêt à en assumer toutes les conséquences, quelles qu'elles soient, pour le reste de votre vie. Quel serait votre souhait ?

  Son interlocuteur hésita un moment. Il ne lui fallut que peu de temps pour trouver un souhait. Il savait exactement ce qu'il voulait, il passait ses journées à ressasser ce qui lui manquait. Mais se dévoiler ainsi, à un inconnu ? Etait-ce vraiment correct ? Mais depuis quand quelqu'un qui se prépare à mourir se soucie-t-il de ce qui est correct ?

- J'aurais bien un souhait, ça oui. J'en ai assez de passer pour un minable. Mon patron, ma femme, mon fils... Je voudrais qu'ils soient fiers de moi. Je voudrais enfin avoir la sensation que je sers à quelque chose sur cette terre !

  L'autre homme lui adressa un heureux sourire et retira son chapeau.

- Alors, mon ami, vous avez de la chance. Car votre souhait sera exaucé.

  Le propriétaire de cet appartement voulut répondre, mais le spectacle auquel il assista le laissa boucher bée. Stupéfait, terrifié, il ne pouvait s'empêcher de fixer les yeux de l'autre.
  Des yeux entièrement noirs, seulement dotés d'un trait doré en guise de pupille. Des yeux hypnotiques, tentateurs. Immobilisé, il regardait, sans se rendre compte que ses propres yeux se métamorphosaient également.
  L'autre remit calmement son chapeau sur sa tête. Ses yeux avaient repris une forme normale. D'un pas tranquille, il quittait la pièce. Avant qu'il ne parte, le malheureux chômeur entendit résonner sa voix :

- Bienvenue parmi nous, cher collègue.

  Mais l'autre n'avait pas ouvert la bouche. Cette parole, il ne l'avait jamais formulée. Et pourtant, son destinataire l'avait parfaitement entendue.
  La porte se ferma alors.

Dernière mise à jour de cette page le 04/10/2009

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