Chapitre I

Tableau "Le chant des dieux"


~ Lundi 18 juillet, an 56 ~


  Finalement, Arthur avait réussi à s'endormir. Pour le moment, il somnolait encore. Ses cheveux noirs encadraient un visage doux, ses paupières assoupies masquaient deux yeux pareils aux émeraudes. A peine âgé de 17 ans, il dormait du sommeil du juste, sans se douter que la journée qui s'annonçait allait changer sa vie à jamais.
  Un souffle de vent émana de la fenêtre ouverte de sa chambre. Elle joua avec une mèche de ses cheveux, caressa sa joue et disparut avant de le réveiller. L'adolescent soupira et regarda son réveil. 1h33 du matin. Se sentant incapable de se rendormir, il se leva, passa derrière la fenêtre et resta debout sur son balcon, contemplant le firmament. Il n'y avait que pendant la nuit qu'on pouvait véritablement regarder le ciel. Le jour, un immense dôme composé d'énergie protégeait la ville du désert. Régulièrement, des éclats jaunes striaient cette gigantesque bulle et empêchaient les rêveurs de contempler les cieux. Mais la nuit, quand le désert dormait et qu'aucune tempête ne les menaçait, la bulle disparaissait afin d'économiser un peu d'énergie. Ceux qui avaient la tête dans la lune pouvaient alors enfin la regarder.
  Une étoile filante passa dans le ciel endormi. Durant une fraction de seconde, un éclair bleu traversa les yeux d'Arthur.

*


  Diane soupira pour bien marquer son exaspération. Son frère avait beau gesticuler, se démener, rien n'y changeait. Jamais elle ne pourrait croire à une histoire aussi ridicule. Ils atteignirent finalement leur lycée. Au-dessus de leur tête, le soleil brillait. Une rose délicate se gorgeait avec avidité de ses rayons ardents. Elle ouvrit en grand ses pétales pour en profiter plus encore.
  Diane l'arracha accidentellement en courant à travers le parterre de fleurs. Ils étaient en retard et c'était encore le moyen le plus court pour rejoindre le lycée. David lui cria de faire preuve de plus de prudence, arguant que si le concierge les voyait, il deviendrait furieux. Mais sa sœur, insouciante, brava le danger.
  Le ciel décida de punir une telle témérité. Un télescope tomba directement sur le crâne de Diane, qui chancela et tomba en arrière.
  La sonnerie de son réveil arracha brusquement David à ses rêves. L'adolescent se redressa, couvert de sueur comme s'il avait livré un effort physique intense. Inquiet, il n'osa pas immédiatement se lever. Cela faisait trois nuits de suite qu'il faisait le même rêve. La première fois, il l'avait trouvé absurde mais drôle. Aujourd'hui, il lui semblait absurde mais inquiétant. Il finit par se lever et par s'habiller, rejoignant à contrecœur la salle à manger, où sa sœur terminait de remplir deux grands verres de jus d'orange.
  Il était amusant de noter l'opposition complète qui séparait les deux frères. Elle avait de longs cheveux châtain bien coiffés, lui des cheveux roux en désordre. Il était petit et gardait sans cesse les yeux baissés, elle était grande et fixait toujours droit devant elle. Elle restait toujours à l'aise et bavarde, il ne pouvait se départir de sa timidité ou son silence gêné. Diane, pétillante de vie même alors qu'elle venait de se lever, le tapa sur l'épaule pour le réveiller :

- Allez, secoue-toi, on dirait un zombie !
- C'est que je fais de drôles de rêves, depuis quelques nuits...
- C'est bien, ça te fait au moins un truc de drôle dans ta vie !
- Arrête, chuis pas d'humeur, là... Ca fait trois fois de suite que je rêve que tu te reçois un télescope sur la figure...
- Y'a pas à dire, même dans tes rêves, c'est l'éclate totale !
- Ca commence à m'inquiéter, tout de même...
- Quoi donc ? De rêver plusieurs fois d'un truc aussi idiot ou d'être aussi coincé même dans tes fantasmes ?
- Merci de ton réconfort, tu m'aides vachement, là...
- De rien ! Un jus de fruit ?

  David soupira et s'assit à table pendant que Diane faisait griller des toasts.

*


  Arthur reposa son peigne et observa le miroir. Il se concentra, plissa les yeux, réunit ses forces. Encore une fois, un éclair azuré traversa ses pupilles l'espace d’un instant. Inquiet, l'adolescent recula d'un pas.
  Ce n'était pas la première fois que cela arrivait. Depuis plusieurs semaines, à travers ses reflets, il surprenait parfois ses yeux à devenir bleus. Quelques-uns uns de ses camarades lui en avaient déjà fait la remarque. Pour l'instant, ils se demandaient encore si c'était simplement parce qu'ils étaient fatigués, mais bientôt, ils finiraient par comprendre que quelque chose clochait. D'ici là, Arthur espérait qu'il aurait une réponse...

- Arty, cria sa mère de l'autre côté de la porte, Lévy est là !
- Dis-lui que j'arrive !

  Arthur récupéra rapidement son peigne et termina de se coiffer. Lévy n'était pas seulement un ami, c'était la seule personne qu'il considérait comme un véritable ami. Ils se connaissaient depuis plus de dix ans et n'avaient aucun secret l'un pour l'autre. Pourtant, lorsque Arthur découvrit le visage toujours aussi souriant et rassurant de son confident, il n'osa pas lui parler de ses craintes. Ils se serrèrent amicalement la main, toujours aussi heureux de se retrouver même si seule une douzaine d'heures les avait séparés, et Arthur fit comme si sa vie était toujours aussi morne :

- Alors mon vieux, quel a été ton programme, cette nuit ?
- Cette fois-ci, j'ai essayé le King's Breath. Un bar génial, vraiment, tu aurais dû venir.
- Ca, s'exclama la mère d'Arthur qui terminait de leur beurrer des tartines, c'est bien vrai. Tu devrais l'écouter un peu, Arthur. Tu restes toujours cloîtré dans ta chambre, ça ne te ferait pas de mal, de sortir, pour changer !
- Sans compter, ajouta malicieusement Lévy, que demain, Alexia doit venir.
- Bon, bon, on verra d'ici là, d'accord ?

  S'il y avait bien un sujet qui mettait Arthur mal à l'aise, c'était celui-ci. Mais au moins, lorsqu'il quitta sa maison, il y laissa ses craintes.

*


  Alexia se réveilla brusquement. Les autres filles dormaient encore, ce qui paraissait normal, puisque dans l'internat de ce lycée, personne n'ouvrait l'œil jusqu'à ce qu'une surveillante vienne ouvrir toutes les portes. Mais le froid avait tiré l'adolescente de son sommeil bienveillant.
  Avec précaution, elle se redressa. Ses longs cheveux dorés comme le miel encadraient un visage froid mais délicieux, ses yeux en amande, habituellement impassibles, presque distants, trahissaient cette fois-ci la surprise et peut-être même, l'inquiétude.
  Délicatement, Alexia effleura de ses doigts fins la fontaine miniature qui reposait sur sa table de chevet. Une véritable œuvre d'art, représentant une sirène avec une amphore qui laissait toujours couler un mince filet d'eau. Sauf qu'en ce moment, l'eau était gelée. Une mince pellicule de glace recouvrait également le haut de sa table de chevet.
  D'une pichenette, Alexia frappa la surface de la glace qui encombrait sa fontaine. Celle-ci se brisa immédiatement et redevint liquide. Ce qui ne suffit pas à rassurer l'adolescente. Depuis plusieurs mois, elle avait remarqué que les objets avaient tendance à geler autour d'elle, mais récemment, le phénomène s'était accéléré et une mauvaise surprise l'attendait presque quotidiennement.

- Qu'est-ce qui se passe, demanda Emily à moitié endormie, c'est déjà l'heure ?

  Alexia avait déjà retrouvé son impassibilité coutumière. D'une voix douce et rassurante, elle murmura :

- Non, ce n'est rien. Nous avons encore du temps devant nous. Dors.

*


  Lévy et Arthur continuaient tranquillement de marcher, discutant de tout et de rien, comme à leur habitude.

- Alors comme ça, tu penses que demain, Alexia viendra dans ton bar, là ?
- En tout cas, répondit Lévy avec un sourire satisfait, c'est ce que m'a assuré Ilena. Et tu sais qu'Ilena ne se trompe jamais quand il s'agit de prédire qui va sortir !
- Je te préviens, la fois où elle avait annoncé une semaine à l'avance que je vous rejoindrai au bar à l'autre bout de la ville, ça ne compte pas !
- C'est la seule fois du trimestre où tu as mis les pieds dans un bar, tu vas pas me dire que c'était facile à deviner, non ?
- Ouais enfin quand même, m'appeler pour faire croire que ma mère avait eu un malaise là-bas, juste histoire de montrer à tout le monde qu'elle avait raison...
- Tu m'en veux encore parce que c'était mon idée, hein ?
- Bah un peu, quand même. Surtout que le concierge, qui était au courant pour la blague, en a profité pour me vendre une assurance vie !
- J'y peux rien si t'es crédule, moi. Bon, pour en revenir à Alexia, comment ça se passe, avec elle ?
- Mieux que jamais ! On se salue une fois sur deux, le matin, figure-toi !
- Wahou, tant que ça ? Allez, à ce train, vous vous marriez la semaine prochaine !
- Moque-toi, c'est pas évident. Evidemment toi t'as la cote auprès de tout le monde, mais pour moi, le simple fait de lui parler relève d'un exploit.
- Arrête de jouer au timide, tu sais aussi bien que moi que si tu le voulais, tu pourrais être la coqueluche de ce lycée. Si t'es asocial, c'est juste par flemme, alors n’essaie pas de me faire croire que c'est si dur de discuter avec elle !
- Je fais de mon mieux, crois-moi !
- Alors tu devrais peut-être accélérer, parce que j'ai entendu dire que pas mal de gars s'intéressent à elle, en ce moment.
- Si c'est toujours les gros lourds du club de foot, pas de danger de ce côté-là. Jamais Alexia n'acceptera d'être avec l'un d'entre eux. La seule chose qu'elle aime moins que le foot, ce sont les footballeurs.
- Je pensais à un plus gros calibre. Valentin est très prévenant avec elle, je trouve.
- Merde, là je suis mal...
- Ah ça, lui, il ne lui a pas fallu trois mois pour la saluer un jour sur deux, apparemment il est venu deux fois dans la chambre d'Alexia.
- Si c'est Ilena qui l'a invité, ça compte pas.
- Bon d'accord, c'est Ilena qui l'a invité, n'empêche que lui, il arrive à passer plusieurs heures avec Alexia. On peut pas en dire autant de tout le monde...
- Merde, normal qu'elle ait pas envie de me voir, je dois être un des gars les plus coincés du lycée, franchement, tu vois un gars pire que moi ?
- Pardon les gars, vous auriez pas vu mon télescope ?

  Kepler, baignant de sueur dans son pull-over estival, s'arrêta face à eux, à bout de souffle. Ses cheveux graisseux et en bataille témoignaient d'une énième nuit passée dehors à regarder le ciel plutôt qu'à se laver.

- Ton télescope, s'étonna Arthur, t'amènes ton télescope au lycée ?
- Je m'en sépare jamais, sauf quand je vais aux toilettes. Mais à mon retour, il était plus là...
- Non, répondit Lévy, désolé, on l'a pas vu.
- Merde... Si vous trouvez un télescope qui se balade, prévenez-moi, d'accord ?

  Et Kepler repartit immédiatement. Arthur attendit quelques secondes qu'il se soit éloigné, puis ouvrit la bouche, mais Lévy le coupa aussitôt :

- Si, ça compte.
- Non, les cas sociaux, ça ne compte pas !
- Si t'enlèves tous les cas de ce lycée, il te reste qui, alors, hein ?
- T'exagères, y'a pas tellement de gens bizarres, ici...
- Salut les gars, les interrompit le concierge à l'entrée, ça vous tente, d'acheter un télescope ?

  Les deux étudiants s'arrêtèrent. Eduard, le concierge du lycée, 38 ans et le sourire radieux d'un démarcheur, astiquait tranquillement la murette à l'entrée du bâtiment. Un magnifique télescope rutilant patientait derrière lui. D'un ton hésitant, Arthur demanda :

- Ca serait pas celui de Kepler ?
- Kepler ? Ah oui, le gosse aux cheveux gras, toujours dans la lune ? Chais pas, peut-être oui.
- Vous le lui avez volé ?
- Vous voyez, la pancarte, là ?
- "Ne pas marcher sur la pelouse" ?
- Exactement. A votre avis, où j'ai trouvé ce télescope ?
- ... Sur la pelouse ?
- Toi, t'es futé, c'est bien, t'iras loin dans la vie. A partir du moment où j'en vois un marcher sur la pelouse alors que je passe mes week-ends à l'entretenir, je me venge. C'est aussi simple que ça.

  Arthur et Lévy lui adressèrent un sourire parfaitement hypocrite. Le concierge était un type sympa, mais un peu bizarre, avec une conception de l'honneur et de la vengeance assez particulière.

- Bon, assura Lévy, nous, on est pas intéressés ! Passez une bonne journée !

  Les deux adolescents s'éloignèrent presque au pas de course. Eduard haussa les épaules et regarda son télescope.

- T'es bien gentil, déclara-t-il à l'adresse de l'objet inanimé, mais je me demande bien ce que je vais pouvoir faire de toi...

*


- Puisque je te répète que je ne plaisante pas, Diane !
- Alors c'est que t'as de sérieux problèmes psychologiques, je ne vois que ça pour expliquer tes rêves.
- Y'a pas à dire, qu'est-ce que c'est rassurant, d'avoir une sœur à ses côtés pour nous épauler...
- Je suis ta grande sœur, il est de mon devoir de te remettre dans le droit chemin quand tu commences à divaguer.
- Comment ça, ma grande sœur ? T'es née dix minutes avant moi, à tout casser !
- C'est ce que je dis, je suis ta grande sœur, puisque je suis née plus tôt. Mon diagnostic est que ton état est trop grave pour qu'un psychiatre puisse t'aider, je te conseille de sauter du haut d'un immeuble, ce sera très efficace, économique et presque sans douleur.
- Je me demande ce que j'ai pu faire dans une vie antérieure pour mériter une telle sœur aujourd'hui... J'ai dû être un Aédian, je vois que ça !
- Si tu veux, mais arrête avec tes sottises sinon, tu vas nous mettre en retard !
- N'empêche que je te répète que je sais ce que j'ai vu !
- Mais bien sûr, David, mais bien sûr...

  Diane soupira pour bien marquer son exaspération. Son frère avait beau gesticuler, se démener, rien n'y changeait. Ils atteignirent enfin leur lycée. Au-dessus de leur tête, le soleil brillait. Une rose délicate se gorgeait avec avidité de ses rayons ardents. Elle ouvrit en grand ses pétales pour en profiter plus encore.
  Diane l'arracha accidentellement en courant à travers le parterre de fleurs. Ils étaient en retard et c'était encore le moyen le plus court pour rejoindre le lycée.

- On ne devrait pas passer par-là, lui cria son frère, si le concierge te voit, il va devenir furax !

  Son propre cri lui fit arrêter sa course. Cette scène lui rappelait étrangement celle de cette nuit. Il regarda autour de lui. Le jardin, le parterre de fleurs, le petit muret, c'était exactement ici que ses rêves s'étaient déroulés.
  Diane, surprise, s'arrêta aussi et poussa un soupir. A l'heure actuelle, elle s'inquiétait bien plus d'être en retard en cours qu'une hypothétique vengeance du concierge.

- Relax, qu'est-ce que tu veux qu'il nous arrive ?

  David écarquilla les yeux. Il savait exactement ce qui allait arriver. Il bondit pour pousser sa sœur sur le côté. Un télescope tomba alors du ciel, directement sur son crâne à lui.
  Eduard, caché derrière le muret, sortit enfin, passablement déçu.

- Merde, c'était la fille que je visais, pas le gamin.
- Pourquoi vous m'appelez le gamin alors que j'ai le même âge qu'elle !
- Ah bon, vous avez le même âge ? Je croyais que t'étais son petit frère !
- Non !
- Si, coupa Diane, mais on s'en fiche. Vous êtes malade de balancer des télescopes comme ça ?!
- Si vous voyez pas le panneau à côté de la pelouse, prenez ce télescope et regardez attentivement.
- Ne me dîtes pas que vous nous avez lancé ça dessus juste pour faire cette blague minable ?
- J'aime beaucoup le "nous", marmonna David, alors que je suis le seul à me l'être pris sur la gueule...
- Ma blague n'était pas minable !
- Vous auriez pu nous blesser ! C'est interdit, vous savez ?
- Pas plus interdit que de marcher sur ma pelouse. Mais je m'en fiche, j'ai eu ma vengeance. Vous êtes en retard, maintenant !

  Diane regarda son frère. Tous les deux se mirent alors à courir à toute vitesse vers leur bâtiment, espérant encore pouvoir rattraper leur retard. Le concierge les regarda s'en aller en souriant :

- Et que je ne vous y retrouve plus ! Par contre le télescope est tout abîmé maintenant, comment est-ce que je vais faire pour le vendre...

*


  Lévy et Arthur jouaient aux échecs, profitant d'une demi-heure de pause entre deux cours. Arthur perdit sa reine et Lévy pointa le doigt dans la direction d'Alexia :

- Elle a l'air fatigué, tu ne trouves pas ?
- Un peu, oui. Je peux t'assurer que je n'y suis pour rien, si c'est ça que tu te demandes.
- Aucun risque, je te connais assez pour savoir que ça n'arrivera jamais. Mais Ilena m'a confirmé qu'elles n'ont rien fait de particulier hier soir, donc je me demande pourquoi est-ce qu'elle est comme ça...
- Une mauvaise nuit de sommeil, ça arrive.
- Tu as raison. Oh tiens, en parlant de nuit, voilà justement Valentin qui s'approche.

  Valentin n'était pas seulement un adolescent particulièrement séduisant, avec ses cheveux noirs et dorés, sa grâce féline, ses yeux brillants et son sourire doux mais communicatif. Il était également l'un des élèves les plus intelligents de cette école et l'un des plus sympathiques. Il s'était lié d'amitié avec les groupes les plus hétéroclites de cet endroit. Une combinaison de qualités si rares avait fait de lui l'idole du lycée. Autant dire qu'en général, lorsqu'il s'intéressait à une fille, celle-ci n'hésitait pas longtemps avant de lui tomber dans les bras. Pourtant, lorsqu'il salua Alexia, il n'obtint qu'un sourire poli :

- Bonjour, Valentin. Je vais bien, et toi ?

  Arthur ne put s'empêcher de décortiquer la scène du coin de l'œil. Il commençait à connaître les mimiques d'Alexia. Ce genre de sourire, doux mais un peu froid en même temps, signifiait qu'elle appréciait la présence de son interlocuteur, mais que cela n'allait pas plus loin. Elle ne voulait pas se montrer impolie avec Valentin, mais elle ne sentait pas particulièrement proche de lui pour autant. Arthur sentit son cœur recommencer à battre normalement. Lévy, au contraire, se montrait pas rassuré :

- Mon vieux, tu ferais mieux de commencer à faire quelques efforts, parce que lui, il la salue tous les jours, tu vois.
- Tu sais que je regrette de plus en plus de m'être confié à toi ?
- Parce que tu crois que je ne l'aurais pas senti ? Je te connais par cœur, mec ! Tu sais bien que tu ne peux rien me cacher.

  Arthur repensa à la scène de ce matin. A l'éclair d'azur qui avait traversé ses pupilles. Lévy lui en avait déjà fait la remarque, quelques jours plus tôt, mais même lui, il avait cru qu'il ne s'agissait que d'une hallucination. Même son meilleur ami ne se doutait pas des craintes qui, chaque jour, s'enfonçaient plus profondément en lui.

- Tu as raison, répondit Arthur avec un léger sourire. Je ne peux rien te cacher.

  Il reposa alors sa tour sur le plateau de jeu.

- Echec et mat, Lévy. On recommence ?

*


  Les cours étaient terminés. Les couloirs, déserts. A l’exception de David et Diane, qui aimaient errer dans le lycée, pour profiter du coucher du soleil. Une divine lumière dorée repeignait alors tous les murs du bâtiment, ses doigts enchantés dessinant partout des éclats ombragés, des tâches étincelantes.
  La lumière artificielle et superficielle d'une ampoule électrique vint gâcher tout ce spectacle. Eduard, le concierge, descendit de son escabeau et regarda son œuvre, un sourire satisfait peint sur le visage :

- Ca y est, ça remarche !
- Tiens donc, demanda Diane, vous êtes aussi électricien ?
- Evidemment, dans ce lycée de radins, ils me font tout faire... Vous savez que je suis cuisinier, aussi ?
- Non, en fait, je n'aurais même pas cru que vous saviez cuisiner !
- Ah j'ai jamais dit ça, attention. Mais quand ils m'ont proposé d'aller aux cuisines trois fois par semaine pour 75 aeras de plus, j'ai accepté, ça a presque doublé mon salaire, vous savez.
- Tiens, nota David, c'est drôle, c'est aussi mon argent de poche !

  Le concierge lui adressa un regard sombre, qui signifiait clairement que non, ce n'était pas drôle. David recula d'un pas et baissa la tête, bien décidé à ne plus ajouter un mot de toute la conversation. Sa sœur s'en sortait très bien toute seule, de toute manière :

- Ca explique le goût de la nourriture, certains jours.
- Et encore, moi je m'en sors bien, vous savez que mon collègue aux cuisines, c'est Eddy, l'ancien réparateur ?
- Le daltonien ?
- Oui, ils l'ont viré de son ancien job parce qu'il confondait tout le temps les fils, du coup il faisait tout griller. Au moins, aux cuisines, il ne fait pas de dégâts. Par contre, comme le bouton pour allumer le four est vert et celui pour l'éteindre, rouge, il a encore un peu de mal à s'en sortir, mais pour 75 aeras par mois, le comptable a dit qu'ils ne feraient pas les difficiles.
- Ah, ne put s'empêcher d'ajouter David, mais parce qu'en plus c'est ce que vous touchez [i]par mois[i] ?

  Eduard lui adressa un regard tellement noir que l'ampoule prit peur et s'éteignit sur le coup. En réalité, les deux phénomènes n'avaient aucun lien, mais David trouva cette mise en scène involontaire tellement impressionnante qu'il recula d'un autre pas. Finalement, le concierge lui sourit :

- Bon c'est ok, je vous excuse pour cette fois. Faut dire que je vous ai accidentellement touché avec ce télescope, tout à l'heure. C'était peut-être un peu fort, donc maintenant, on est quitte.
- D'ailleurs il est cet où, cet objet de malheur ?
- J'ai réussi à le revendre à un type à lunettes.
- Kepler ? Mais c'était le sien !
- Oui, il me semble qu'il a dit qu'il ressemblait exactement à celui qu'il avait perdu. Mais je ne suis pas un Aédian hein, je lui ai fait un prix d'amis.
- Maintenant qu'on est entre nous, tenta Diane, vous pouvez me dire la vérité. Cette histoire de rêve prémonitoire, c'est une blague que vous avez montée avec mon idiot de frère, hein ?
- Hé, s'exclama David, je suis encore là, tu sais !
- Qu'est-ce que vous croyez, s'exclama Eduard, que j'ai le temps de passer mes journées à faire des blagues stupides avec des élèves ?
- En même temps, ajouta David pour la dernière fois, vous en avez bien assez pour faire des blagues stupides contre des élèves !

  Avant même que le concierge ne lui jette un regard mauvais, l'adolescent malhabile recula d'un nouveau pas. Malheureusement, il avait fini par se retrouver acculé contre l'escalier et trébucha contre la première marche. Cette chute ridicule sembla suffire à Eduard, qui répondit à Diane :

- Ca, c'est pas pareil. Œil pour œil, dent pour dent. Je suis quelqu'un de très catholique, vous savez ?

  Tout en parlant, il dévissait l'ampoule qui venait de s'éteindre et la fourrait dans sa propre poche. Diane haussa un sourcil :

- Elle ne marche plus, cette ampoule ?
- Oh si, en fait c'est un faux contact, mais j'aurais qu'à dire que je me suis trompé dans mon diagnostic et que j'ai jeté l'ampoule.
- Et c'est vraiment catholique, ça ?
- Parce que vous trouvez ça catholique, de me faire faire toutes les tâches dans ce foutu lycée en me payant moins que ce que votre frère reçoit d'argent de poche ?
- ... Pas faux. Donc pour cette histoire de télescope, vous affirmez que vous n'aviez rien planifié avec mon frère ?
- Mais non, c'était même vous que je visais ! Oh d'ailleurs, vous me faîtes penser qu'il faudra que je trouve rapidement une vengeance.
- Vous aviez dit tout à l'heure qu'on était quitte ?
- Avec le gamin, oui. Avec vous, non ! Alors, qu'est-ce que je pourrais bien trouver, moi...
- Bon, on va vous laisser réfléchir, à plus tard, hein !

  Diane lui adressa un sourire poli, attrapa son frère par le coude et s'éloigna en vitesse. Eduard secoua la tête, amusé. Il aimait bien ces deux petits jeunes. A tel point qu'il se promit que s'il n'avait pas le temps de se venger dans la semaine, il passerait l'éponge, pour une fois.

*


  Arthur et Lévy venaient d'entrer dans la cantine de leur lycée. En soi, ce simple évènement n'était pas aussi banal qu'il y paraissait. D'abord, parce qu'ils n'étaient pas internes et donc que le repas du soir leur était formellement interdit. Ensuite, parce que d'ordinaire, les adolescents cherchaient plus à fuir la cuisine de la cantine du lycée qu'à y goûter illégalement.
  Ce détail ne manqua pas de surprendre Alexia alors qu'elle attendait auprès de l'unique évier du réfectoire qu'un robinet veuille bien terminer de remplir sa carafe. L'esprit de l'adolescente avait toujours eu cette étrange capacité de ne pas percevoir l'essentiel mais de se fixer avec attention sur les petits détails. Elle s'étonna donc de leur présence dès qu'elle vit Arthur et Lévy. Il faut tout de même avouer que la vision de deux adolescents en train d'attendre les mains dans les poches à côté d'un robinet fermé avait de quoi surprendre, que l'on note immédiatement les petits détails ou non.

- Comment vous avez fait pour passer ?
- Facile, répondit Lévy, c'est Eduard qui surveille, aujourd'hui. Tu sais qu'il en profite toujours pour essayer de nous vendre des barres chocolatées ?
- Oui, admit Alexia, c'est d'ailleurs la seule chose qui soit comestible dans cet endroit.
- Et bien on lui en a acheté deux chacun. Il a dit qu'en vérité, deux barres chocolatées, ça coûte bien plus cher qu'un repas complet au self.
- Je croyais que c'était 1 aeras la barre chocolatée et 4 aeras le repas ici ?
- Quatre aeras, continua Lévy, c'est le prix qu'ils nous font payer, pas celui que eux, ils paient, quand ils achètent les plats au central. Enfin bref, du coup, Eduard a accepté de nous laisser passer.
- Pourquoi pas. Mais qu'est-ce que vous voulez faire ici ?
- Moi, répliqua Lévy avec un sourire malicieux, rien du tout. Arthur par contre a un truc à te dire.
- Hein, s'étonna l'intéressé qui n'avait pas encore osé ouvrir la bouche, j'ai un truc à lui dire, moi ?
- Mais oui, tu te souviens, tu... Oh, j'entends quelqu'un qui m'appelle !
- Tu te rends compte qu'on est au premier et qu'il n'y a personne à cet étage, à part nous ?

  Mais Lévy ne l'écoutait pas. Il avait déjà disparu, franchissant la ligne d'horizon symbolisée par les marches du petit escalier. Arthur serra les poings, furieux de s'être fait berner comme un débutant par son plus vieil ami.

- Tiens, nota Alexia, c'est amusant, tes yeux me semblent plus bleus que d'habitude.

  Arthur se tourna vers elle. A peine eut-il aperçu les yeux bruns et curieux de la jeune fille qu'il sentit toute sa colère l'abandonner. En même temps que sa capacité à formuler des phrases complètes, ce qui pouvait se montrer particulièrement fâcheux dans ce genre de situation. Sans compter qu'Alexia ne l'aida pas à se mettre à l'aise, puisqu'elle demanda immédiatement :

- Au fait, qu'est-ce que tu voulais me dire ?
- Heu... Et bien c'est à dire que... Tu vois... Hem... Ta carafe est pleine.
- Ah oui, merci. Tu as fait tout ce chemin, acheté deux barres chocolatées, pénétré en fraude dans le réfectoire juste pour pouvoir me prévenir quand ma carafe serait pleine ?
- Oui ! Enfin, heu, non, enfin si mais pas seulement...
- Attends, je te laisse un petit délai, je vais mettre une autre carafe à remplir, comme ça on pourra continuer à discuter jusqu'à ce qu'elle soit pleine, d'accord ?
- Heu oui, merci.

  Alexia s'exécuta. Arthur, de plus en plus gêné, cherchait désespérément à trouver un sujet de discussion, n'importe lequel, fût-ce le plus banal qu'on l'on puisse imaginer.

- Alors, s'impatienta Alexia, qu'est-ce que tu voulais me dire ?
- Qu'il fait beau, aujourd'hui.
- C'est tout ?
- Un peu nuageux, tout de même. J'espère que demain, il ne va pas pleuvoir.
- Mais encore ?
- En tout cas, c'est toujours mieux qu'hier.
- Tu as fait tout ce chemin, acheté deux barres chocolatées, pénétré en fraude dans le réfectoire juste pour pouvoir discuter avec moi de la pluie et du beau temps ?
- Heu... Si je te demande de remplir une troisième carafe, le temps que je trouve une autre idée, tu crois que ce sera trop gros ?
- Un peu trop, oui. Désolée.
- Tant pis, c'était un plaisir de te voir. Tu remplis les carafes mieux que personne.

  Alexia eut un léger éclat de rire en s'éloignant. Le rire d'Alexia n'avait rien de comparable à celui d'une personne normale. C'était la récompense absolue, le Graal réincarné dans un son. Une mélodie simple mais envoûtante, qui ricochait dans l'air et résonnait encore au plus profond des âmes humaines, même lorsque la jeune fille avait disparu.
  Arthur sourit. Rien que pour avoir entendu cette musique, il ne regrettait pas d'être venu. Un éclair azuré satisfait traversa ses yeux pendant une seconde.
  Alexia s'assit à nouveau à sa table. Pendant qu'Emily tendait son verre pour se faire servir, elle demanda à son amie :

- Pourquoi est-ce que tu as mis autant de temps ?
- Arthur est venu me rejoindre.
- Qu'est-ce qu'il voulait ?
- Me dire que je lui plaisais, mais il n'y est pas arrivé.
- Ca fait trois mois qu'il n'y arrive pas, ça ne commence pas à devenir inquiétant, là ?
- Laisse-lui du temps. Oh, et pas un mot à Ilena, compris ? Elle ne pourrait pas s'empêcher de le répéter, et c'est précisément ce dont Arthur n'a pas besoin.
- Je sais, je sais. Motus et bouche cousue. Merci.

  Alexia reposa la carafe.

*


  Les heures ont passé. Chaque coup nous rapproche inexorablement de la fin. Chaque fois que le pendule ralentit, un nouvel événement surgit. Certains vont se rencontrer, d'autres se découvrir, et d'autres se séparer. Lentement, leur sort se fixe.
  Alexia, par exemple, terminait de prendre sa douche dans la salle de toilettes réservées aux filles de l'internat. Elle frissonnait de froid. L'eau, pourtant, était à la température maximale. Les gouttes qui s'échappaient du pommeau de douche se révélaient même brûlantes. Mais le temps qu'elles tombent et frappent son corps, elles s'étaient refroidies, parfois même jusqu'à geler. Fatiguée, frigorifiée, Alexia finit par s'enrouler dans sa serviette et par sortir de la cabine de sa douche.
  A cette heure, la salle était vide, ou presque. Une autre adolescente terminait également de se sécher. Alexia la connaissait de vue, mais elle ignorait tout d'elle. On ne pouvait pas oublier son visage, pourtant. Déjà, parce qu'il offrait l'image même de l'innocence : des yeux bleus rieurs, des lèvres roses et délicates, toujours ornées d'un sourire radieux et candide, de longs cheveux dorés et bouclés, un corps petit et fin, une peau délicieusement laiteuse. Une apparence si ingénue devenait presque un cliché. Ce qui ne devait pas empêcher cette fille d'avoir un succès fou auprès des garçons, songea Alexia avec un certain amusement.
  Un malheureux incident vint lui donner raison. Un footballeur, apparemment un peu ivre, pénétra brusquement dans la salle de toilette. Il désigna la jeune fille candide du doigt :

- Hé, Lilly ! Je crois qu'il est temps qu'on parle, toi et moi !
- D'abord, commença la jeune fille en se reculant le plus possible, je ne connais même pas ton prénom, ensuite, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ici, c'est réservé aux filles. Va-t-en, tu veux bien ?
- D'abord je veux qu'on parle ! Je partirai après.
- Je n'ai rien à te dire, je ne sais même pas qui tu es ! Va-t-en !
- M'en fous, moi je sais qui tu es, et je...

  Il s'interrompit. L'alcool commençait à se faire de plus en plus pressant sur son cerveau, il ne savait déjà plus ce qu'il voulait dire. Alexia, en revanche, savait parfaitement ce qu'elle avait à faire. Elle le sentait à travers chaque pore de sa peau. Elle avait l'impression que chaque goutte d'eau qui attendait dans la pièce était un prolongement de son propre corps, un bras immobile qui ne demandait qu'à être enfin dirigé. L'eau l'attendait et l'appelait.
  Alexia fit trois pas en avant. Elle tapota l'épaule du footballeur pour attirer son attention. Ce dernier parvint à se tourner vers elle :

- Quoi ?
- J'aimerais pouvoir me changer. Elle ne veut pas te parler. Alors tu dégages. Maintenant.
- J'ai pas fini !
- Dommage.

  Le poing d'Alexia s'abattit brusquement sur le nez du footballeur. Ce dernier s'effondra immédiatement. Lorsque son corps toucha le sol, l'eau qui recouvrait le carrelage se mit à geler sous son dos et le glissa jusqu'à la porte. La glace redevenait liquide au fur et à mesure qu'il s'éloignait, si bien que Lilly ne put voir la manœuvre. Celle-ci se tourna vers Alexia pour la remercier :

- Sans toi, je crois que j'aurais eu des ennuis, merci beaucoup !
- De rien. Tu connais ce type ?
- Je me souviens pas de l'avoir vu, il a dû profiter que je sois seule pour essayer de m'aborder... Je suis désolée de tout ce dérangement, si mon garde du corps avait été avec moi, ça ne serait jamais arrivé !
- Ton garde du corps ?
- C'est une façon de parler, je veux dire que d'habitude, Grosminet reste toujours avec moi pour éviter ce genre de soucis...
- Grosminet ? C'est spécial, comme surnom.
- Toi, ce sera edelweiss, parce qu'il y a la fois quelque chose d'un peu froid dans ton visage, mais aussi de très joli. Puis le blanc te va bien.
- Je préfèrerai que tu m'appelles Alexia, tout simplement.
- Si tu veux ! Moi, c'est Lilly, enchantée !

  La jeune fille lui tendit la main en lui adressant un immense sourire. Un sourire si communicatif qu'Alexia ne put s'empêcher de l'imiter, ornant ses lèvres d'un délicat croissant de lune.

*


  La nuit était enfin tombée. Un ciel noir et triste, sans nuage, baissait ses yeux étoilés sur Arthur et Lévy, gambadant avec insouciance au bord de la rivière. Pour une fois, Lévy était parfaitement sobre alors qu'Arthur avait un peu trop bu et ne parvenait plus à se contenir :

- Je te déteste, enfoiré ! Pourquoi tu m'as laissé tomber comme ça, devant Alexia ?

  Lévy ne répondit pas immédiatement. Profitant de l'assurance que lui procurait l'absence d'alcool dans ses veines, il s'amusait à sautiller sur la berge, effleurant la surface de la rivière avec sa chaussure. Finalement, il bondit sur le chemin et adressa un splendide sourire à son ami :

- Parce qu'il était temps que tu commences à lui parler ! Valentin a déjà un train d'avance sur toi, tu veux qu'il t'humilie, c'est ça ?
- C'est pas son genre. Lorsqu'il s'apercevra qu'Alexia ne s'intéresse pas à lui, il se fera une raison.
- Bon, c'est vrai, Valentin est un type bien. Mais il est temps que tu commences à te prendre en main ! Je ne serai pas toujours là pour te materner.
- C'est à moi de râler, alors d'abord je termine de vider mon sac et ensuite tu t'y mettras si tu veux. Chacun son tour !
- T'es chiant quand tu veux, tu sais ?

  Les deux adolescents se mirent alors à rire, parce qu'ils savaient pertinemment que tous les deux, malgré toutes leurs disputes, ils n'arrivaient jamais à se passer l'un de l'autre. Ils pouvaient s'insulter et se crier leur haine mutuellement, ils ne perdraient jamais de vue que ce spectacle n'était rien de plus qu'une passade. La lune, à la fois attendrie et pleine de pitié, projeta sur eux ses feux argentés. Arthur leva le visage pour la contempler.

- Au fait, ajouta Lévy, c'est marrant, de nuit, on dirait que tes yeux sont bleus !
- Merde, vous allez arrêter avec cette histoire, à la fin !

*


  La salle d'étude était déserte. Même le soleil, à travers les fenêtres, commençait à se retirer, comme s'il n'avait pas le courage de supporter la scène qui allait suivre.
  Diane était en train de crier sur un autre élève. Ce dernier la regardait avec ses yeux immenses, à la fois gênés, effrayés et énervés. Son visage pâle, ses traits désordonnés, sa veste violette, tout en lui criait qu'il appartenait à cette catégorie d'étudiants peu à l'aise avec les autres et donc particulièrement incapables de réagir face à une telle agression. Mais ses yeux sombres trahissait également l'instabilité. L'instabilité d'un homme perdu, qui ne comprend pas ce qui lui arrive et qui se retrouve atterré. La même expression que l'on retrouve parfois chez une bête traquée.
  L'autre élève interrompit Diane en pointant violemment un doigt dans sa direction. Il semblait furieux. L'adolescente tituba, comme si elle avait été frappée par une force invisible. Un mince filet de sang commença à couler de ses narines.
  L'autre, effrayé, recula d'un pas, s'appuyant contre le mur comme s'il cherchait à disparaître, à se fondre en lui.
  Diane fit également un pas en arrière. Puis elle s'effondra. Définitivement.
  David se réveilla en sursaut.

*


  Il arrive souvent que le destin nous joue de mauvais tours. Comme si brusquement, là-haut, une créature supérieure décidait que tout devenait trop ennuyeux et qu'il était temps de bouleverser l'ordre des choses. Quelques mots suffisent alors pour changer une vie entière.
  Arthur ouvrit lentement les yeux. Sa tête le faisait atrocement souffrir, il se promit de ne plus jamais boire. Evidemment, il se faisait invariablement le même serment chaque fois qu'il s'éveillait avec la gueule de bois. Mais il ignorait qu'à partir d'aujourd'hui, il tiendrait parole.
  Lentement, l'adolescent essaya de se souvenir pourquoi est-ce qu'il se trouvait dehors, au bord de la rivière, alors que l'aurore s'annonçait. Il se rappela effectivement avoir discuté avec Lévy à cet endroit. L'alcool avait dû le frapper brusquement et il s'était endormi ici.
  Avec beaucoup de précaution, Arthur essaya de se redresser sans trop faire souffrir sa tête. Il chercha alors Lévy du regard. Mais son ami n'était pas là. Fatigué, il avait dû rejoindre sa maison pendant la nuit, voilà tout. Mais Arthur sentait que quelque chose clochait. Dans ce cas, Lévy l'aurait amené avec lui, il ne l'aurait jamais laissé seul et ivre dans la nuit. Inquiet, l'adolescent prit son portable et appela son ami. Essaya de l'appeler. Une petite voix agaçante lui répondit que le numéro qu'il demandait n'était pas attribué. Arthur l'avait pourtant utilisé la veille. Il essaya alors d'appeler les parents de Lévy, qui croyaient leur fils avec lui et qui lui assurèrent ne pas l'avoir revu depuis la veille. Par acquis de conscience, il téléphona également à sa mère qui lui répondit que non, Lévy n'était pas venu ce matin et qui en profita pour lui demander où est-ce qu'il avait passé la nuit. Arthur ne répondit pas. Il avait bien d'autres soucis en tête.
  Il leva la tête. Pendant ce moment de doute, où le soleil n'est pas tout à fait debout et la lune pas tout à fait couchée, Arthur ressentit plus que jamais la solitude de l'univers.

Dernière mise à jour de cette page le 16/08/2009

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