Nous sommes le 5 mars de l'an 46 après le cataclysme. Je m'appelle Ethan. Je ne peux pas écrire mon nom. Ce serait beaucoup trop risqué, si jamais ce carnet tombait entre de mauvaises mains. Je pense que je ferais même mieux d'abandonner l'idée de raconter ce qui m'est arrivé. Mais il me faut mettre mon histoire sur le papier, j'ai besoin de crier et de faire le point sur les événements qui viennent de m'emporter. Je dois essayer d'éclaircir le drame qui a eu lieu quelques heures plus tôt, et je ne pense pas avoir d'autres solutions que de revenir là où tout a commencé, alors que je n'avais que 17 ans, le 7 décembre de l'an 41.
Ce matin-là, lorsque mon réveil a sonné, je pensais qu'une journée normale allait s'écouler, aussi longue et inintéressante que les précédentes. A cette heure, ma seule préoccupation était d'apprendre mon texte pour ma répétition de théâtre, à la fin de la journée. Je me suis levé et j'ai entrepris d'essayer de recoiffer mon crâne, visiblement récalcitrant. Plusieurs poignées de gel ne suffisaient pas à forcer mes cheveux bruns à m'obéir. J'ai alors observé attentivement mon visage.
Puis un éclair bleu nuit a traversé mes yeux.
Le temps de réaliser ce qui venait d'arriver, ils avaient retrouvé leur couleur noire habituelle. Mais j'ai serré les poings. Ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait. Certains, à l'école, m'en avaient déjà fait la remarque. Pour l'instant, ils se contentaient de croire qu'ils avaient mal vu. Mais tôt ou tard, ils comprendraient que quelque chose n'allait pas avec moi.
J'ai rapidement terminé de me préparer, je suis descendu manger, j'ai salué mes parents, puis je suis parti vers l'école en lambinant. Au début, en tout cas. Je n'avais pas prévu qu'un chien, visiblement d'humeur taquine, s'amuserait à me poursuivre pour me mordre férocement. J'ai dévalé la rue principale à toute vitesse, poursuivi par ce monstre qui devait presque faire ma taille, s'il avait eu l'idée saugrenue de se dresser sur ses pattes arrières. Personne, évidement, n'a cherché à m'aider, malgré mes cris de détresse. J'avais cru qu'en bifurquant à travers des rues de plus en plus petites, il cesserait de me poursuivre. Mais non, il semblait tenir particulièrement à ne mordre que moi. Et il a réussi. Ses crocs se sont refermés sur mes jambes. En vain. Ils n'ont jamais réussi à transpercer ma peau. Profitant de la surprise de la bête, je l'ai repoussée d'un coup de pied dans le ventre. Celle-ci a dû se casser une patte en retombant, plusieurs mètres plus loin, car elle n'a pas réussi à se relever.
Je n'avais pas voulu frapper si fort. Au contraire, j'avais essayé de lui faire plus de peur que de mal. Mais depuis plusieurs semaines, j'avais du mal à contrôler ma force. Trois jours plus tôt, j'avais brisé la jambe d'un footballeur en cherchant à lui prendre la balle. Les gens ne me parlaient déjà pas beaucoup avant, mais depuis que j'ai abîmé l'une des stars du lycée, je suis clairement devenu un indésirable. Autant dire que la crainte d'avoir tué ce pauvre chien s'ajoutait déjà à ma longue liste de crimes pour lesquels je me sentais coupable. Plein de pitié, je me suis approché de la créature blessée.
Grosse erreur. Le chien, rancunier, a essayé de me mordre à nouveau. Il aurait peut-être réussi, si quelqu'un n'avait pas sifflé à ce moment. Comme par magie, ce simple son avait suffi à apaiser mon ennemi, qui a reposé sa tête contre le sol en couinant.
Bakari, un grand Noir qui était aussi l'un de mes partenaires sur scène, est alors sorti du détour d'une ruelle et m'a adressé un grand sourire :
- Toujours embêté par les méchantes bêtes, je vois ?
- Salut ! Toujours, on dirait. Merci pour le coup de main. Comment est-ce que tu fais pour calmer ce mastodonte d'un seul sifflement ?
- Ca doit être l'un de mes nombreux dons, que veux-tu ! Au fait, t'as appris ton texte ?
- Presque ! Je suis tout excité de répéter, ce soir !
- De répéter en général ou de jouer avec Samara ?
- Je ne...
- C'est bon, c'est bon, j'ai rien dit ! Ca ne se voit absolument pas comme le nez sur la figure que tu en pinces pour elle.
- On devrait peut-être accélérer, on risque d'être en retard.
Et nous avons couru. Assez longtemps pour que j'arrive complètement épuisé à la grille de l'école. Mentalement, je me suis alors promis de ne plus faire de sport de la journée pour récupérer.
J'allais bien vite briser cette promesse, comme tant d'autres par la suite, jusqu'à en arriver au point où j'en suis actuellement.
L'après-midi s'annonçait tranquille. Je m'en souviens encore, un soleil délicat brillait dans le ciel et, à travers les interstices qui parcouraient les frondaisons, il s'amusait à me chatouiller. Je me sentais bien, à cette époque. Bien qu'effrayé par mes nouvelles capacités, ma principale préoccupation était de réussir à inviter Samara à dîner avec moi. Mon esprit ne pouvait d'ailleurs s'empêcher d'élaborer des plans alors que j'essayais de le maintenir concentré sur la lecture de la pièce que je devais jouer dans quelques heures.
La voix de Matthew m'avait fait sursauter :
- Tiens, salut Ethan ! Ne me dis pas que tu n'as toujours pas appris ton texte ?
J'ai immédiatement lâché mon bouquin pour regarder mon interlocuteur. Comme toujours, le jeune asiatique arborait un franc sourire. Il semblait s'ennuyer et avait envie de distraire. A cette époque, nous ne connaissions pas beaucoup, mais nous faisions tous les deux partie du club théâtre du lycée.
- Mais si, c'est juste pour me rafraîchir la mémoire !
- J'espère, parce que tu as la fâcheuse tendance d'improviser lorsqu'il ne faut pas et de totalement bouleverser tes rôles.
- T'en fais pas, cette fois-ci, ça n'arrivera pas. Au fait, est-ce que tu sais...
- Non, Samara n'a rien prévu, pour ce soir. Tente ta chance, mon gars !
- Je déteste parler avec toi, à chaque fois, tu réponds à mes questions avant que je les pose ! Je suis si prévisible que ça ?
- Hé, hé ! En fait, j'ai un secret, je sais lire dans les pensées !
- La vieille blague, ça fait des siècles que cette réplique est clichée à mort...
- Regarde, je vais te prouver l'efficacité de mon pouvoir ! En ce moment tu penses à... Tu... Tu penses à...
- Wahou, quel pouvoir...
- Bizarre, je dois être fatigué. Au fait, t'as pas les yeux noisette toi, normalement ?
- Si, pourquoi ?
- Heu... Non, rien, j'ai dû rêver. J'ai cru qu'ils étaient bleus.
- Ca doit être à cause du soleil, il passe bizarrement, ici !
- Sans doute, tu as raison !
Et nous avons ri, tous les deux. Puis nous avons discuté de tout et de rien. La cloche a sonné, il est reparti et j'ai continué ma lecture. Pendant quelques minutes. Puis je me suis relevé. Un peu trop vite.
Mon corps a commencé à s'élever dans les airs. Sans s'arrêter. Rapidement, il est passé au-dessus de la couverture des arbres. J'ai eu besoin de toute mon attention pour le stopper. Je suis alors retombé brusquement.
Heurter le sol de cette hauteur aurait dû me faire très mal. Mais le léger cri qui s'est échappé de mes lèvres trahissait la surprise plus que la douleur. En fait, je n'ai rien senti. Je me suis enfoncé à l'intérieur de la terre comme dans un matelas, et j'en suis ressorti simplement couvert de poussière. Une fois encore, je savais que je n'étais pas passé loin. Si quelqu'un avait levé les yeux à ce moment-là, j'aurais été fini. Mais heureusement pour moi, personne ne l'avait fait. C'est en sifflotant que j'ai repris ma lecture. Mais en réalité, j'étais de plus en plus inquiet. Mon corps m'échappait complètement. Je ne maîtrisais plus rien. A chaque instant, je risquais d'être découvert. Tous les matins, je savais que je pouvais faire un faux-pas et que la ville entière me considèrerait alors comme un monstre. Moi en tout cas, je le faisais déjà.
Qu'est-ce que cette époque me paraît reposante, aujourd'hui...
Je pense que je n'oublierai jamais ce moment. J'étais assis. Samara, à quelques pas de moi, discutait avec Matthew et Bakari. Elle était sublime, comme d'habitude. Ses yeux m'ont toujours fait penser à une nuit profonde, celle qui vous donne envie de vous coucher et d'admirer le ciel en silence pendant des heures. Sa chevelure brune ressortait à merveille sur sa peau si dorée qu'elle ressemblait à du miel. J'avais presque envie de croquer à l'intérieur. A ce moment-là, je croyais qu'il ne s'agissait que d'une métaphore gentiment niaise. Ce n'est qu'ensuite que je me suis rendu compte qu'il fallait prendre ce plaisir au sens propre... Mais ce n'est pas le sujet, pas encore.
Il fallait que je lui parle. Je me suis levé, j'ai monté les quelques marches qui me séparaient d'elle et j'ai posé ma main sur son épaule. Avez-vous déjà essayé de toucher le vent et de le retenir ? Je peux vous assurer que c'est difficile. Samara était déjà face à moi et elle me souriait. Ma main pendait lamentablement en l'air.
- Salut. Cela faisait longtemps. Comment vas-tu ?
- Bien, et toi ?
- Bien.
Je savais ce que j'avais à dire. J'ignorais encore comment le dire, mais je connaissais chacun des mots qu'il me fallait prononcer. J'ai pris une profonde inspiration, puis je me suis lancé :
- Je n'en peux plus. J'ai beau essayer de retenir les mots, ils se pressent et me brûlent les lèvres. Quelque chose me consume de l'intérieur, et je ne peux plus le supporter. Dès que mes yeux se posent sur toi, je me sens m'envoler, et pourtant, je sais que je m'enfonce plus bas que terre. Pourquoi dit-on que l'amour rend plus fort, alors que je me suis aussi faible qu'un chiot sans défense ? Je t'aime, et j'en ai assez de te le cacher. Assez de jouer l'adolescent timide, alors que je sais que si tu me prenais la main, je pourrais être bien plus...
Samara m'avait regardé, interdite. J'avais réussi. Je le pensais, du moins.
Mais notre professeur n'était pas de cet avis :
- Non, non, non ! Ethan, qu'est-ce que c'est que cette manière de jouer ? On dirait que tu as envie de la frapper, pas de l'embrasser ! Essaie d'imaginer que tu es amoureux d'elle si ça peut t'aider, mais fais un effort, enfin !
Bakari et Matthew n'avaient pas pu retenir un rire discret. Heureusement, personne ne leur avait prêté attention. Samara et moi, nous avons recommencé notre scène au moins cinq fois. Toujours sans succès. A la fin, notre professeur, dépitée, a fini par nous demander d'aller nous asseoir au fond pour laisser la place aux autres comédiens. A peine étions-nous posés que je me suis tourné vers Samara :
- Je suis désolé, j'ai un peu de mal à...
- Jouer l'amoureux transi, laisser passer tes sentiments. J'avais déjà remarqué, ne t'en fais pas.
Je ne pense pas que je serai un jour capable d'effacer de ma mémoire le sourire qu'elle m'a alors adressé. J'aimerais, pourtant. Mais c'est impossible. Samara fait partie de ces rares personnes qui ne sourient pas beaucoup, mais quand elle le fait avec franchise, alors sa douceur vous frappe directement au plus profond de vous-même. Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous sentir envahi par une bouffée de joie incontrôlable. Les mots ont franchi mes lèvres sans que je m'en rende compte :
- Est-ce que ça te dirait qu'on mange ensemble, ce soir ?
C'était prononcé dans un murmure, non, dans un souffle presque inaudible. Pourtant, j'ai eu l'impression de pousser un cri qui n'en finissait pas de résonner dans toute la salle. J'espérais que Samara n'avait pas entendu. Malheureusement pour moi, elle m'a répondu :
- Avec plaisir.
La lune avait fini par se lever. Sous cet astre pale, un ciel couvert masquait sa lueur. Sous ce ciel fatigué, un brouillard épais recouvrait la cité de Tholys. Sous les hauteurs de cette ville insignifiante, une foule pleine de bruit et de fureur se pressait. Deux hommes patientaient dans la nuit. Le plus grand restait immobile. Le second fumait tranquillement une cigarette. Je ne peux pas affirmer que je vais retranscrire fidèlement leur discours. Mais d'après les sources que j'ai obtenues par la suite, il devait ressembler à ce que je m'apprête à conter.
Le plus petit a retiré sa cigarette de ses lèvres et l'a écrasé avec le talon. Son partenaire s'est alors tourné vers lui, grave :
- Je croyais que tu ne fumais pas ?
- J'y peux rien, c'est plus fort que moi. Combien de temps, encore ?
- Très peu. Il éteint les lumières.
- Génial. C'est Corleone qui va être content !
- Tu ne devrais pas citer son nom comme ça, crétin.
- Peu de risques qu'il nous attende.
- Lui, non. Un passant, si.
- Déjà, d'un, y'a personne autour de nous. Ensuite, je peux me mettre à crier son nom sur la place publique, tout ce qu'il évoquera, ce sera ce vieux film de gangsters. C'est l'avantage de bosser pour un fantôme : personne ne le connaît ! Relax, quoi.
- Tu es trop relax, justement. Ca y est, il sort.
- On y va !
Les deux bandits se sont avancés. Un vieux commerçant sortait de sa petite boutique. Un homme banal, dont la seule erreur avait été de refuser de payer pour la protection de la mafia. Celle-ci avait alors envoyé deux de ses hommes lui faire comprendre à quel point son obstination était stupide. Une histoire banale. Ils auraient sans doute offert un petit voyage traumatisant à ce commerçant, puis le lendemain, de retour chez lui, il aurait accepté de payer. Fin de l'histoire.
Malheureusement, le vieil homme, en voyant s'approcher deux individus patibulaires, avait poussé un cri.
Un seul et unique cri, mais qui a tout changé.
Le plus grand a attrapé le commerçant par les épaules. Le plus petit a levé le poing. Il n'a jamais pu le baisser. Ma main l'en empêchait.
Surpris, les deux mafieux s'étaient tournés vers moi. J'avais eu le malheur de passer à proximité pour me rendre à mon rendez-vous avec Samara, et je n'avais pas pu faire semblant d'ignorer ce cri. Alors je m'étais précipité. Héroïquement, j'ai jeté par terre le bandit que je tenais. Le plus grand a essayé de me frapper, un simple coup de poing dans son ventre a suffi à l'envoyer à travers la vitre. Sous le choc, le vieil homme me regardait en tremblant :
- Qui... Qui êtes-vous ?
- Moi ? Oh, personne. Un simple lycéen. D'ailleurs, vous n'avez rien vu, d'accord ?
- Vos... Vos yeux... Vous avez les yeux d'un démon !
J'ai tourné la tête pour observer mon reflet dans la vitre. Il disait vrai. Mes yeux brillaient. D'une lueur bleue, sombre, effrayante. Machinalement, j'ai esquissé un geste de retrait.
Le temps que je reprenne mes esprits, l'homme dans le magasin s'était relevé et pointait son arme vers moi. Puis il a tiré. Trois fois. Les trois balles ont fini par me faire tomber, mais elles n'ont pas pu traverser ma peau. Elles n'ont fait que laisser quelques bleus.
Je me suis rapidement relevé. Le bandit me faisait déjà face et me surplombait de toute sa hauteur. Je n'oublierai jamais son regard à la fois calme et prédateur. Son visage pale, au menton aussi mal rasé que le sommet de son crâne, en revanche, était rasé de près. Il ne paraissait pas du tout surpris. Comme s'il énonçait une évidence, il déclarait :
- Alors, tu as un pouvoir.
- Dommage pour toi !
Je l'ai à nouveau frappé. Il a voulu se baisser pour éviter mon pied, mais il n'était pas assez rapide. Il est passé à travers l'autre vitre. D'un bond, je l'ai rejoint et j'ai rallumé la lumière.
Il s'agissait d'une boutique d'armes. Des poignards, revolvers, des fusils, partout. Mon adversaire s'était relevé et s'essuyait sa lèvre inférieure, qui commençait à saigner. Je m'attendais à ce qu'il essaie à nouveau de me frapper. Il m'a demandé :
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Rien. Simplement en terminer avec cette histoire sans arriver trop en retard à mon rendez-vous.
- Tu fais une erreur, stupide gamin. Tu joues avec des forces qui te dépassent. Tu aurais dû te montrer plus discret.
- Sinon quoi ? Tu vas me punir ?
- Je l'espère pour toi. Au moins, ça serait rapide.
- Et comment ? Ton arme à feu ne me fait rien, je te signale !
- Dommage pour toi, tu n'es pas tombé sur le bon adversaire. Moi aussi, j'ai un pouvoir.
Tout en parlant, il avait posé sa main sur un fil accroché contre le mur.
Parfois, je me dis que l'univers doit avoir un plan bien précis. Chaque fois qu'il donne naissance à quelqu'un, il écrit les grandes lignes d'un scénario qui régira la vie de cette personne. Les différentes lignes s'aperçoivent, s'entrecroisent et se coupent. Sur ma fiche, il doit y avoir inscrit quelque chose comme "destiné à combattre sans cesse ce qui le dépasse". Parce que, en toute franchise, quelles étaient les probabilités pour que je tombe sur une autre personne qui possédait un pouvoir, quand on connaît le nombre d'habitants de Tholys ? Infimes, je suppose. Et pourtant, à l'instant où mon adversaire avait terminé de parler, la lumière s'était éteinte partout dans le magasin. Seule la lune parvenait à éclairer la scène avec peine.
Un nuage l'a cachée.
Une main m'a attrapé.
J'ai voulu fuir. Mais ses réflexes étaient meilleurs. J'ai senti qu'il essayait de me voler ma force. Mais celle-ci s'est rebellée. Un éclair d'un bleu trop sombre nous a alors projetés dans deux directions opposées.
J'ai traversé le mur. Ainsi que le sol. Je me suis enfoncé de plusieurs dizaines de mètres sous le béton. Pourtant, d'un simple bond, je me suis ensuite extirpé de ce trou.
Je ne savais pas ce qui m'arrivait. Je me sentais plus fort que jamais. Comme si un feu bestial s'était allumait en moi. Un incendie qui me brûlait et que je devais exorciser à tout prix. Pour ça, je n'avais qu'une chose à faire : le libérer.
Mon adversaire n'arrivait pas à se relever. Lui, il n'avait pas traversé le mur. Ses os n'avaient pas très bien tenu le choc. En me voyant, il a essayé de reculer. Je lui ai écrasé la main du talon. Sans même prêter attention au bruit de ses os en train de craquer. Ni au cri de douleur qu'il a poussé.
- C'est impossible, avait-il réussi à articuler, c'est la première fois que... Ca fait pas ça ! Mon pouvoir peut pas s'enrayer de cette manière !
Je n'ai même pas cherché à interpréter son petit monologue. Je l'ai attrapé et je l'ai envoyé à travers le mur. Il n'a même pas eu le temps de toucher le trottoir que j'étais déjà derrière lui, le tenant par le col. Je n'ai même pas pu m'empêcher de le narguer :
- Alors, qui joue avec des forces qui le dépassent ?
Il s'est contenté de jeter un regard à mes mains. J'ai baissé les yeux, moi aussi. Puis, pris d'effroi, je l'ai lâché en bondissant en arrière.
Mes mains brillaient. D'une lueur bleue, très sombre, comme celle de mes yeux. Des éclairs tournoyaient autour d'elles. Je n'avais jamais observé un pareil phénomène.
L'autre bandit, le plus petit, a choisi ce moment pour se relever et se masser la tête. Encore sonné, il a eu le malheur de demander à voix haute ce qui se passait. Instinctivement, je me suis tourné vers lui.
Un éclair s'est échappé de ma main et s'est jeté dans sa direction. Le malheureux mafieux n'a dû sa survie qu'à ses réflexes extraordinaires. Il s'est jeté en avant. Sa voiture, derrière lui, n'a pas eu cette chance. L'éclair l'a pénétrée et elle a volé en éclats.
J'ai reculé d'un pas. D'autres éclairs fuyaient de mes mains. Je ne contrôlais rien. Les flammes qui me rongeaient avaient décidé de s'échapper par elles-mêmes. Elles frappaient au hasard, autour d'elles. Tout prenait feu. La poubelle, les buissons, le lampadaire, rien n'échappait à cette foudre bleue.
Et au milieu du chaos, Samara. Elle se tenait immobile. Elle me regardait avec étonnement. Un éclair s'est précipité sur elle.
Elle a juste esquissé un geste du doigt. L'éclair a brusquement changé sa course et il s'est écrasé à ses pieds. Elle, en revanche, m'a foudroyé du regard.
- Qu'est-ce que tu es en train de faire ?
- Un sauvetage. Mais je crois j'ai perdu le contrôle.
- Ah, les garçons !
Une décharge de douleur m'a brusquement fait tomber à la renverse. J'avais l'impression que mon corps se consumait de l'intérieur, mon pouvoir cherchait à sortir de force, des traces de brûlures commençaient à recouvrir ma peau.
Samara s'est approchée de moi, comme pour m'aider, mais d'un geste, je lui ai ordonné de reculer :
- Va-t-en ! Je ne maîtrise plus rien du tout !
- Quoi, tu veux que je te laisse là, tout seul ?
- Je sais pas ce qui va se passer, mais ça ne sera pas bon du tout, crois-moi ! Dépêche-toi de...
Je n'ai jamais pas finir ma phrase. La douleur m'a traversé, plus forte que jamais, et a transformé mes mots en râles incompréhensibles.
Un nouvel éclair s'est échappé. Plus puissant que tous les précédents. Il m'a brûlé le torse, laissant une longue marque rouge sur toute sa surface. En s'élevant, il a heurté le mur de la boutique, qui s'est entièrement effondré.
Le suivant a été plus fort encore.
Mais moins que le troisième.
Après le quatrième, j'ai perdu conscience.
Lorsque mes yeux se sont réouverts, j'ai d'abord remarqué que Samara me portait. Je me suis demandé ce qui pouvait bien se passer. Puis la mémoire m'est revenue. Faiblement, j'ai réussi à articuler :
- Je suis encore en vie ?
- Pas si on découvre qui est l'auteur de ce feu d'artifice. Tu as détruit toute la rue. Je trouvais mon pouvoir impressionnant, mais déplacer un crayon par la pensée, ce n'est rien à côté de tes propres capacités. Qu'est-ce que tu es, exactement ?
- C'est ce que je me demande...
- Tu peux marcher ?
- Je vais essayer.
J'ai essayé de faire quelques pas. C'était extrêmement douloureux, car mon corps tout entier me donnait l'impression d'être couvert de brûlures. Mais rapidement, j'ai réussi à ignorer la douleur et à courir.
Jusqu'à ce qu'une voiture arrive brusquement et nous bloque le chemin. Le plus petit des deux mafieux en est immédiatement sorti, pointant son arme vers nous. J'ai essayé de me concentrer pour retrouver ma force, mais il n'y avait plus rien en moi. L'incendie de tout à l'heure s'était mué en une flammèche vacillante. Mes yeux se sont éteints aussitôt après s'être allumés.
- Fini de jouer, s'est écrié le petit mafieux. C'était pas prévu qu'on tombe sur deux ado avec des pouvoirs, mais votre capture permettra de faire passer l'échec de notre mission initiale.
Samara a plissé les yeux. Le revolver que tenait notre agresseur lui a échappé des mains. Mais le plus grand, a l'abri derrière la vitre, a trouvé la force de faire feu. La balle s'est figée mon ventre.
- Refais encore ça, lança l'autre, et ton esprit ne sera plus en état de déplacer quoique ce soit, ma jolie !
Samara m'a regardé avec inquiétude. Je savais ce qu'elle avait en tête. Pour lui montrer que j'en étais capable, j'ai acquiescé. Puis, en courant, nous nous sommes enfuis dans la nuit, malgré les tirs de nos agresseurs.
Le plus grand était trop gravement blessé pour se lancer à notre poursuite. L'autre, en revanche, s'est aussitôt jeté après nous. Après quelques minutes, il nous a retrouvé au fond d'une impasse. A bout de souffle, il nous a à nouveau menacé de son arme.
- Tant pis, je suppose que je vais être obligé de vous estropier un peu avant de pouvoir vous ramener !
- Hum, se contenta de répliquer narquoisement Samara, à ton avis, pourquoi est-ce qu'on a choisi de t'amener ici ? Est-ce que tu crois réellement que seul, ton pistolet fait le poids contre moi ?
- Je suis plein de surprise, ma jolie !
- Ca tombe bien, j'adore les surprise. Regarde celle-là.
Elle s'est contentée de lever la main face à lui. Aussitôt, une force invisible l'a soulevé et plaqué contre le mur, le forçant à lâcher son arme. Lentement, je me suis approché et je lui ai frappé l'estomac. Il a poussé un petit cri de douleur, sans même réussir à se débattre. Réalisant son impuissance, le bandit a alors lever les yeux vers le ciel et s'est mis à crier :
- Bon, je crois que j'ai besoin d'un coup de main, là !
- Tu es bête ou quoi, demanda Samara, tu ne vois pas que tu es seul ?
- Il n'est jamais seul, puisque je suis toujours avec lui.
Le brouillard avait transformé cette impasse en une scène close, fermée sur elle-même. Le bandit, accroché au mur par le pouvoir de Samara, figé avec les bras en croix, venait de parler d'une voix transfigurée. Posée, autoritaire, effrayante. Ce qui a attiré notre attention, pourtant, ce n'était pas cette voix méconnaissable, mais ses yeux.
Des yeux entièrement noirs, dotés d'un simple trait doré figurant leur pupille. Des yeux maudits, qui s'étaient posés sur nous, imprécatoires. Sous le choc, Samara avait relâché son attention. L'autre avait aussitôt retrouvé sa liberté. Elle avait tendu à nouveau la main vers lui, mais il se déplaçait trop rapide. Elle n'avait pas le temps de le viser qu'il se trouvait déjà ailleurs. Lorsqu'il a fini par s'immobiliser, son poing était figé dans le ventre de mon amie. Celle-ci s'est immédiatement effondrée.
L'autre s'est alors tourné vers moi. Réunissant mes forces, j'ai rallumé mes yeux. Malheureusement, mes blessures diminuaient mes réflexes. Du reste, il était beaucoup trop fort. Quelques coups de poing lui ont suffi pour faire ployer ce corps qui aurait auparavant supporté sans broncher des balles de revolver.
Il leva une dernière fois son poing pour m'achever. Une onde d'énergie l'a frappé dans le dos et envoyé contre le mur. J'ai levé mes yeux. Une silhouette se découpait dans le brouillard. Celle d'un homme de 25 ans, au visage anguleux qui mettait en valeur ses deux yeux, bleus comme une mer glacée. Sa chevelure sombre et broussailleuse laissait place à un smoking noir d'une très grande qualité. Un gant en cuir noir recouvrait sa main gauche. Sa main droite, au contraire, portait un gantelet en métal, tout aussi noir. D'un ton faible, je lui ai demandé :
- Qui êtes-vous ?
- Aucune importance. Vous allez me suivre.
- Où ça ?
- Dans le désert. Joli feu d'artifice, au passage.
J'allais répondre, mais le bandit s'est relevé et s'est jeté sur l'homme aux gants noirs. Samara, elle aussi, a commencé à reprendre ses esprits. J'ai réalisé que nous ferions mieux de ne pas nous éterniser ici. J'ai passé mon bras autour de son épaule et, d'un bond, nous ai amené sur le toit. Les deux inconnus se battaient avec une telle intensité qu'ils n'ont même pas remarqué notre fuite.
Cette nuit-là, lorsque la brume s'est envolée, je savais que ma vie ne serait plus jamais normale. J'aurais beau crier, hurler, pleurer ou gronder, il était trop tard. Un dernier éclair s'est échappé de ma main, disparaissant dans la nuit.
Samara a posé sa main sur la mienne :
- Est-ce que ça va ?
- Je suis fatigué. Terriblement fatigué.
- Je te raccompagne chez toi, alors. Il est déjà tard et on a cours, demain.
- Cours ? Ne me dis pas que tu veux retourner au lycée après tout ce qui vient de se passer ?
- Bien sûr que si. On a théâtre, demain aussi !
La mafia, le démon aux yeux dorés, l'homme aux gants noirs, je savais que tous ces gens essaieraient de nous retrouver. Tout comme je savais que demain, je ne pourrais plus prétendre être un adolescent normal bien que doté d'un petit problème oculaire. Le feu qui m'avait dévoré ne cesserait jamais. Pour l'instant, il était repu et, après avoir dévoré tout ce qui s'était offert à lui, il somnolait. Mais tôt ou tard, il trouverait le moyen de grandir à nouveau et il consumerait tout ce qui se trouverait autour de lui. Moi le premier. J'avais conscience de toutes ces épreuves qui m'attendaient. Tout comme j'avais conscience que demain, il me faudrait malgré tout me lever lorsque le réveil sonnerait.
Alors, sans que je sache pourquoi, j'ai éclaté de rire. Un rire pale comme cette nuit fatidique, et pourtant aussi sombre que la lune vers laquelle il s'élevait.
Dieux, ce que je peux détester ce monde...
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