
Un souffle chaud s'échappa des lèvres endormies d'Arthur. Il s'éleva, emplit l'espace et se fondit dans l'air flottant. Le soleil avait repris possession de son royaume céleste, mais la cité dormait encore.
Arthur s'éveilla brusquement, en nage. Depuis la disparition de Lévy, il faisait d'affreux cauchemars, mais une fois réveillé, il ne parvenait plus à se souvenir de leur contenu. Rapidement, sa peur et sa tristesse se dissipèrent, lançant place à une détermination ardente. L'adolescent se leva, essaya de préparer ses affaires, mais il sentait déjà qu'il n'arriverait pas à se concentrer en cours. Ses pensées ne pouvaient s'empêcher d'imaginer ce qui allait se passer dans la soirée.
Car dès que la dernière heure de cours se serait terminée, Arthur irait dans les bas quartiers. Depuis sa discussion avec Leo, il était résolu à aller rendre une petite visite à ce gang qui terrorisait la ville.
Ses yeux brillèrent d'une puissante lueur azurée. Arthur ferma les paupières et essaya de réprimer cette ardeur qui brûlait en lui.
Encore à moitié endormi, Yvan s'extirpa de ses draps et posa le pied droit par terre pour commencer à se lever. Il s'immobilisa. Pas le pied droit, pas le pied droit, il le savait. S'il se levait en s'appuyant sur son pied droit, son esprit lui crierait que cela n'allait pas et qu'il fallait recommencer. Pourtant, l'adolescent brava le danger et se leva par son pied droit. Il resta debout plusieurs secondes, immobile.
Puis il se recoucha et se releva grâce à son pied gauche. Une nouvelle défaite contre lui-même, qui le mit d'humeur particulièrement massacrante. Maussade, il prit un petit déjeuner aussi expéditif que silencieux, revêtit sa fidèle veste mauve et sortit de son appartement.
David l'attendait sur le pas de la porte, assis contre un mur. En le voyant sortir, il se redressa et lui tendit la main :
- Salut. Je savais que si je sonnais, tu ne répondrais pas, alors j'ai préféré t'attendre ici. Comment vas-tu ?
- J'allais déjà mal en me levant. Maintenant, c'est encore pire.
- Moi ça va très bien, merci. Comment c'est pour toi, le mercredi ? Tranquille ?
- Généralement, oui. Votre venue vient pourtant de complexifier les choses. Dans le mauvais sens du terme.
- Tu refuses toujours de me tutoyer, hein ? C'est pas grave, j'ai le temps. T'as prévu quelque chose, pour ce soir ?
- Oui. Parvenir à vous éviter.
- Ca me semble compromis. Ca te tenterait pas un petit ciné, plutôt ?
- Pas avec vous, combien de fois devrais-je vous le répéter ?
- Dommage. On se contentera d'une soirée pizza-télé, alors ?
Yvan serra les poings, furieux, et s'éloigna d'un pas rapide. David le suivit et poursuivit cette conversation à sens unique.
Lorsque Hélias se trouve face à la grille du lycée, il se sentit plus fatigué que jamais. Il avait passé la nuit à discuter avec cet homme, Midas, qui l'avait conseillé sur la route à suivre pour garder son pouvoir secret. Tant qu'il ne le maîtrisait pas, il devait éviter à tout prix de se faire remarquer ou de s'attirer des ennuis. L'adolescent était persuadé que ce serait un jeu d'enfant. Il n'avait pas encore réalisé à quel point il adorait attirer l'attention. Il prit une profonde inspiration et entra dans le lycée d'un pas léger et joyeux.
- Salut, s'écria Eduard le concierge, jolie chemise !
- Merci, vieux ! Par contre ton uniforme est horrible, tu devrais demander à en changer.
- C'est pas un uniforme, c'est ma veste favorite !
Hélias déglutit lentement et continua d'avancer comme si de rien n'était. Il se promit de se rattraper et jugea que le plus simple serait de prouver à l'une de ses conquêtes d'un soir qu'il pensait encore à elle. Un sourire charmeur au coin des lèvres, il cria à l'attention d'une connaissance, sans s'arrêter :
- Salut Vanessa ! J'aimerais bien qu'on passe la nuit ensemble, on s'appelle dans la soirée ?
L'homme à côté de Vanessa se tourna brusquement vers elle et se mit à hurler, lui demandant qui était ce type et pourquoi il pensait pouvoir négocier une nuit aussi facilement. Hélias grinça des dents, il avait oublié que Vanessa possédait un petit copain assez jaloux. Au moins, avec son vieil ami Bryan, il n'y avait aucun risque qu'il tombe dans le même piège. Comme sa soirée avec Vanessa semblait compromise, il crut sans risque de demander à son ami :
- Yo Bryan ! Ca fait un bail qu'on s'est pas vus, tu viens boire un verre dans mon appart', ce soir ?
La petite amie de Bryan se tourna vers lui et exigea de savoir pourquoi il prétendait ne pas l'avoir vu depuis longtemps qu'ils étaient censés avoir passé la soirée ensemble, la veille. Tandis que le couple commençait à se disputer, Hélias se retira, grimaçant. Il avait aussi oublié que souvent, Bryan se servait de lui comme excuse pour aller fricoter avec d'autres filles. Côté discrétion, le voilà forcé de reconnaître qu'il pouvait encore mieux faire...
Diane referma son casier sans même accorder un regard à son frère. Tout en fixant la direction opposée, elle se contenta de lui rappeler :
- Je refuse toujours de te parler, tu te souviens.
- Tant mieux, je n'avais pas envie de discuter non plus.
- Et qu'est-ce que tu fais, là ?
- Je te réponds, c'est tout.
- Je ne suis pas en train de te parler. En fait, je parle au poster devant moi. Je le tutoie. Ca va, poster ?
David soupira. Sa sœur était assez étrange, par moment. Plus tard, il essaierait de se réconcilier avec elle. Mais pour l'heure, il avait plus urgent à faire. Il devait d'abord lui sauver la vie. Pour y parvenir, la seule solution était de se rapprocher d'Yvan. Qui ne devrait pas tarder à passer par ici, si ses calculs étaient justes.
Quelques secondes plus tard, effectivement, David aperçut la veste violette de son futur ami. Il se glissa dans son dos et s'exclama :
- Recoucou Yvan !
Yvan serra les poings et se retourna, visiblement furieux :
- Vous allez continuer à me suivre encore longtemps ?
- Quand on est amis, c'est pour la vie !
- Je ne suis pas votre ami, quand allez-vous le comprendre ?
- Ce sont des paroles blessantes, tu sais ? Mais puisque tu es mon ami, je te pardonne.
- Vous avez totalement perdu l'esprit, vous devriez vous faire enfermer !
- Allez, au fond, je suis sûr que tu aimes bien ce petit jeu !
- Très bien, vous voulez savoir ce que je pense de vous ?
- Bien sûr, entre amis, on peut tout se dire !
- Je ne vous supporte pas, parce que vous n'êtes qu'un adolescent perdu et pleurnichard, qui s'accroche à moi parce qu'il est incapable de trouver un autre but dans la vie. Vous êtes comme ces sangsues qui sont trop bêtes pour relâcher leur proie, même si elles doivent mourir à cause de ça. Je ne sais pas pourquoi vous vous êtes mis dans la tête que nous devions être amis, et en vérité je ne tiens pas à le savoir, mais cette amitié que vous prétendez m'offrir n'est qu'une façade, vous n'êtes animé que par la recherche de votre propre intérêt et je me fiche éperdument de le connaître ou de vous aider à le mener à terme.
Sur ces délicates paroles, Yvan se retira. David, lui, resta paralysé sur place. Il ne savait pas comment réagir. Sans doute parce qu'il sentait qu'Yvan avait raison. Toute sa vie, David avait erré en cherchant une raison à existence. Avec ce rêve prémonitoire, il avait enfin pensé trouver une réponse. Mais il n'agissait pas par altruisme avec Yvan, seulement par intérêt. Dans cette histoire, il n'avait jamais pensé qu'à sa sœur, sans même se préoccuper de ce que pouvait ressentir l'autre. Il baissa humblement la tête et partit dans une autre direction.
Diane fronça les sourcils. Elle avait assisté à toute la scène. Et elle n'aimait pas ce qu'elle venait de voir. Personne n'avait le droit de parler à son frère de cette façon. Dès que les cours seraient terminés, elle irait dire deux mots à cet Yvan...
Hélias, après avoir trop longtemps erré, accablé par un soleil ardent, meurtrier et manifestement déchaîné contre lui, finit par retrouver la planque de Midas. Le mendiant l'attendait, confortablement couché sur le trottoir, profitant tranquillement de ce bain de soleil. Il jeta un coup d'œil à sa montre et s'exclama :
- Déjà en retard pour sa première leçon, ça promet...
- Ne faîtes pas comme si vous pouviez lire l'heure sur ce truc, cette montre est complètement en or, même les aiguilles brillent !
- Ne me prends pas pour un débutant, gamin. Je peux, sans la moindre difficulté, transformer une montre en or sans toucher à son mécanisme. Elle marche parfaitement. Tu as ce que je t'avais demandé ?
- Un sandwich au poulet de première qualité, acheté dans la meilleure boulangerie de la ville.
Midas attrapa le paquet au vol et en examina attentivement le contenu. Il exhiba alors un magnifique sandwich, un chef d'œuvre gustatif, une véritable œuvre d'art, un présent destiné aux dieux. Il le huma un instant, puis l'engloutit en moins de trois bouchées. Satisfait, il accepta alors de reporter son attention sur Hélias :
- Très bien, gamin. D'habitude, je fais pas les leçons de l'aprem, trop dangereux. Mais pour toi et ton sandwich, je veux bien faire une exception.
- Trop dangereux ? Vous aviez déjà dit que je ferai pas long feu, la dernière fois. J'aimerais bien en savoir plus sur ce sujet. Si ma vie en dépend, je préfère encore éviter de devenir l'homme invisible !
- Pourquoi pas, après tout. Est-ce que tu t'es déjà posé la question de savoir comment réagiraient les gens s'ils savaient que certains parmi eux possédaient des pouvoirs à peu près surnaturels ?
- Heu, pas tellement, j'ai pas encore eu trop le temps, mais... Mal, je suppose ?
- Très mal, oui. En fait, il y a de grosses chances que ça débouche sur une guerre civile. C'est pour ça que quel qu'en soit le prix, la population ne doit jamais apprendre l'existence de gens comme nous.
- C'est pour ça qu'il faut que je reste discret ?
- En partie, oui. Mais il y a une autre raison. Vois-tu, il existe une organisation qui est au courant pour notre secret et qui se charge de faire en sorte qu'il ne s'ébruite pas.
- Cool, ce sont des gentils ?
- Je l'ai cru, à une époque. J'ai même travaillé pour eux, pendant quelques années. Il faut dire que nous n'avions pas le choix. Les anormaux, comme nous, qui refusent de les aider sont immédiatement considérés comme une menace. Et exécutés.
- Ca fait moins gentil, là.
- Je peux pas encore te donner trop de détails, donc tu devras te contenter d'un simple conseil. Commets pas les mêmes erreurs que moi, et tout ira bien. Reste invisible, n'ébruite pas ton nom et n'accepte pas l'aide de gens soit disant bien intentionnés. Surtout s'ils portent un beau costume et des gants noirs.
- Super rassurant, tout ça ! Y'a encore des choses d'autres choses qui menacent mon existence et dont je devrais être au courant ?
- Tellement que tu n'auras pas assez d'une vie pour tout découvrir. Mais pour aujourd'hui, on se contentera de ça. Pas la peine que t'en sache trop si t'es pas capable de te cacher.
- J'ai la curieuse impression que vous avez pas totalement confiance en moi !
- J'ai un peu réfléchi à ce qui s'est passé hier. Comme beaucoup de débutants, ce qui pousse ton pouvoir à se mettre en route, c'est la peur.
- Merci de votre aide, j'aurais jamais deviné ça tout seul !
- Allons, allons, t'es pas une lumière, mais je pense qu'avec un peu d'effort, tu serais parvenu à la même conclusion, d'ici deux ou trois ans. Bref, pour apprendre à te servir de ton pouvoir quand tu veux, tu connais d'abord apprendre à le connaître. Donc, faut que je te fasse peur plein de fois. J'ai justement un assistant qui sera ravi de te filer un coup de main.
- Un mec qui a le pouvoir d'effrayer les gens ?
- Mieux que ça. Tu as déjà visité le désert, celui qui entoure la cité ?
- Haha, vous pensez m'impressionner aussi facilement ? Je suis Hélias, Hélias Hameleon, vous pigez ?
- Si ton nom est synonyme de courage, ça me paraît un peu raté...
- C'est pas ce que je voulais dire ! Vous lisez jamais les journaux, ou quoi ? Je suis la seule personne de moins de soixante ans dans cette ville à ne pas être originaire de cette ville ! Quand j'avais quatre ans, on m'a découvert près d'une dune, à une centaine de mètres derrière le champ de force !
- Ah oui, ça me dit quelque chose, ce fait divers...
- Ce fait divers ? Mais enfin, c'est un exploit ! Déjà enfant, j'étais un véritable Superman, maintenant que je suis adulte, je vais même pouvoir le dépasser !
- Déjà, t'es pas encore adulte, ensuite, t'as quand même un pouvoir de lâche, il faut bien le dire.
- Vous êtes mon entraîneur, vous n'êtes pas censé me donner confiance en moi ?
- C'est pas comme ça que je marche. Pour revenir à nos moutons, je suppose que depuis tes quatre ans, tu n'es pas revenu dans le désert, donc tu ne dois pas te souvenir de grand chose ?
- En fait, ça m'a tellement traumatisé que je ne me souviens plus de rien, avant mon réveil dans une chambre d'hôpital...
- Donc, tu ne dois pas connaître le nom de cette mignonne petite créature ?
Midas se redressa, dévoilant une boîte en fer jusque là cachée derrière lui. Elle devait faire un peu plus d'un mètre carré et, avec beaucoup de précaution, il en retira le couvercle. Une cage se trouvait en dessous. A l'intérieur, une bestiole de la taille d'un chat, avec trois yeux et deux canines aussi longues que des poignards, fixa Hélias du regard. L'adolescent bondit en arrière :
- Qu'est-ce que c'est que cette horreur ?!
- Les radiations qui sont tombées à l'époque des Aédians ont encore laissé pas mal de séquelles. Pourquoi tu crois que cette ville est recouverte par un champ de force, la moitié du temps ? Aujourd'hui, les radiations résiduelles ne sont plus très importantes, mais toute une vie exposée à cette merde, ça finirait par empoisonner la population.
- Et les pauvres animaux n'ont pas eu cette chance, c'est ça ?
- Bien deviné. Depuis plus d'un siècle, voire même plus, qui sait, pas mal d'espèces ont muté, dans le désert. Ne te fie pas à sa taille, ce chat aux dents de sabre fait partie des plus dangereux prédateurs qu'on peut trouver dehors. Il est agile, rapide et diablement féroce. Un truc comme ça, ça te mange un homme en quelques minutes. Ses yeux sont particulièrement terribles. Ils voient tout, avec une acuité diabolique, de jour comme de nuit. Mais ce sens surdéveloppé a atrophié tous les autres. En bref, si ça te voit pas, ça t'embêtera pas.
- Et si ça me voit ?
- Alors t'es mort. Ne t'en fais pas pour moi, ça fait des années que je l'ai dressé. Par contre, toi, t'as intérêt à rapidement devenir invisible...
- Pourquoi ?
- Pour ça.
Brusquement, Midas ouvrit la porte de la cage. Le chat aux dents de tigre s'en échappa d'un bond, se jetant sur Hélias, qui s'enfuit en hurlant.
Diane avançait d'un pas décidé dans les couloirs. Visiblement agacée, elle ouvrit en grand la porte qui fermait la salle d'étude. Elle balaya la salle d'un rapide coup d'œil.
Déserte. Seul un soleil mourant l'habitait encore, mais il se retirait déjà, comme s'il tenait à se détourner de la scène qui allait suivre.
Diane ne prêta aucune attention à ce sombre présage. Elle continua à chercher un élève qui pourrait la renseigner, mais à l'heure où le soleil repeignait chaque mur d'une lumière orangée, aucun étudiant n'avait envie de rester dans cet endroit.
D'autres, malheureusement, y étaient obligés. Eduard, le concierge, balayait le couloir en baillant. Diane bifurqua dans sa direction :
- Est-ce que vous savez où se trouve Yvan ? Un élève mal coiffé, avec une veste violette et des yeux bizarres ?
- Le gosse un peu dérangé ? Il reste souvent jusqu'à la dernière heure d'étude. Doit plus y avoir personne pour le surveiller, mais allez jeter un coup d'œil en C128.
- Merci.
Diane se précipita dans la direction indiquée. Le concierge serra les dents : la petite avait l'air furieuse, il plaignait ce pauvre... Comment elle avait dit, déjà ? Il avait oublié son nom. Il passa un dernier coup de balai dans le couloir.
Yvan était en train de ranger ses affaires dans son sac lorsque la porte de la salle s'ouvrit brusquement. Il sursauta en réalisant la présence de la walkyrie qui venait d'entrer. Diane le vit baisser les yeux, ne pouvant soutenir son regard sombre. Elle referma derrière elle et s'exclama :
- C'est toi qui embête mon petit frère, hein ?
- Votre... Je... J'ignore qui...
Diane continua à marcher dans sa direction.
- Fais pas l'innocent. Un petit roux que t'as jeté comme une merde dans la matinée !
- Je ne savais pas que... Enfin je ne voulais pas... C'est lui qui...
Diane tendit un doigt accusateur dans sa direction et frappa plusieurs fois sa poitrine avec.
- Ecoute-moi bien, minus. Je suis la première à reconnaître que mon frère est un emmerdeur de première. Mais personne n'a le droit de lui parler comme tu viens de le faire. Sinon je me fâche. C'est bien clair ?
- Ne me touchez pas !
Il recula d'un pas, visiblement effrayé. Diane continua à avancer dans sa direction, baissant la tête pour que leurs yeux soient à la même hauteur.
- Recommence encore une fois à te comporter aussi mal avec mon frère et je t'assure que je te toucherai avec beaucoup plus de violence.
Il détourna le regard. Puis il essaya de s'éloigner, mais il trébucha et tomba à la renverse. Diane se retourna et commença à quitter la pièce. Entre ses dents, elle murmura ces derniers mots :
- Complètement timbré, celui-là...
Mais Yvan avait entendu. L'adolescent se redressa brusquement et tendit un doigt furieux dans sa direction :
- Je vous interdis de prononcer ce mot !
La rage l'étouffait. Diane, pourtant, ne se retourna pas pour le regarder. Une force invisible venait de la frapper à la tête et se répandait dans son cerveau.
Elle tituba.
David, près du portail, attendait sa sœur en regardant sa montre toutes les deux minutes. Il avait fini les cours en début d'après-midi et il était resté tout ce temps au lycée juste pour qu'ils puissent rentrer ensemble, mais voilà que Diane le faisait poireauter. Il en avait plus qu'assez du comportement de sa sœur. Il décida d'aller la trouver de lui dire ses quatre vérités, une fois pour toute.
Sur le chemin, il trouva le concierge, qui sortait du lycée. Il en profita pour lui demander :
- Excusez-moi, est-ce que vous savez où se trouve ma sœur ?
- Elle vient juste de m'interrompre pour me demander où se trouvait un certain, heu... Un type bizarre avec une veste violette.
- Merde ! Merde ! Est-ce que vous savez où ils sont ?
- Juste là, annonça-t-il en pointant la fenêtre la plus proche du doigt. En C128. Vous jouez pas à cache-cache, hein ?
Mais David ne lui répondit pas. Il courait déjà vers la salle en question. Le concierge regarda par la fenêtre, mais le spectacle de deux adolescents en train de se disputer ne l'intéressait pas. Il haussa les épaules.
Diane tituba.
Yvan recula d'un pas.
Elle posa sa main sous son nez. Un mince filet de sang coulait de ses narines.
Il se laissa tomber contre le mur. La peur l'étreignait. Il n'avait pas voulu ce qui venait de se passer...
Elle chancela.
La porte s'ouvrit brusquement. David venait d'entrer dans la pièce. Il aperçut Yvan carapaté à l'autre bout de la salle. Et sa sœur vaciller. Comme dans son rêve. Exactement comme dans son rêve. Il savait ce qui allait se passer. Elle allait tomber. Ensuite, il ne se relèverait plus. Plus jamais. Il tendit sa main dans sa direction :
- Noooon !
Mais Diane ne tomba pas. Elle secoua la tête, reprit ses esprits, et répliqua en fronçant les sourcils :
- Glxblt !
- Heu... Quoi ?
- Blxglt !
- D'accord, c'est bien ce qui me semblait...
- Tlxblg...
- Ouais, on va pas y arriver...
- Ce n'est pas la peine, lâcha Yvan sans oser lever les yeux, elle ne parlera plus avant un moment...
- Quoi ?
- C'est... Je ne voulais pas... Quand... Quand je m'énerve, il... il se passe des choses étranges... Je... Je t'assure que je ne voulais pas, vraiment pas !
- Tu ne voulais pas quoi ?
- Gxlbxt ?
- Merci sœurette, c'est ce que je voulais dire. Enfin, je suppose.
- Je me suis énervé et... et ça l'a frappé. On dirait que ça touche le cerveau, mais que ça vise au hasard.
- Tu veux dire que tu as accidentellement endommagé son cerveau ?
- Ce n'est pas moi ! Je... Je n'ai rien fait ! En tout cas, je n'ai pas fait exprès ! C'est comme une force invisible qui gèle une zone du cerveau, aléatoirement...
- Sûrement la zone qui contrôle la parole, alors.
- Lgxtgb !
- C'est plutôt cool, en fait. T'es sûr que c'est temporaire ?
- Jusqu'à présent, ça l'a toujours été...
- Tant pis. Bon, je crois qu'il faut qu'on parle, tous les trois.
- Bgtlgx.
- Oui, enfin, tous les deux... On va chez toi, ça sera plus calme ?
- D'a... D'accord.
Le soleil, finalement rassuré, termina sa course en silence.
Le chat aux dents de tigre hésita. Il regardait près du mur, circonspect, mais il ne vit rien qui pouvait attirer son attention. Enervé, il repartit en grognant.
Midas l'attrapa par le cou et le remit délicatement dans sa cage.
- C'est bien, mon petit, t'as parfaitement rempli ta tâche. C'est bon Hélias, tu peux revenir !
- Heu, je fais comment ?
- Bon, on dirait que tu ne maîtrises pas encore tout à fait ton pouvoir... Comment tu avais fait, la dernière fois ?
- Je m'étais essuyé le front.
- Ah oui, c'est vrai. Tu ne peux rester invisible qu'immobile... C'est étrange d'ailleurs, parce que là, tu bouges la bouche, mais c'est pas suffisant pour annuler ton pouvoir, on dirait.
Hélias se releva, s'ouvrant à nouveau aux yeux des hommes. Il essayait encore de calmer les battements de son cœur. Ce chat de malheur avait failli lui arracher le bras. Trois fois !
- C'est vraiment important, ça ?
- Très important. Tant que t'es pas capable de cerner les limites de ton pouvoir, t'arriveras à rien.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?
- On se repose. Cette rue est complètement déserte, ça fait vingt ans que je n'ai vu personne ici, donc profitons-en.
- On discute ?
- On se tait. Ca aussi, va falloir que tu apprennes.
Hélias soupira et s'assit sur le rebord du trottoir. Cette rue était déserte, en effet. Il n'y avait que des maisons en ruine, délabrées depuis des temps immémoriaux, peut-être même détruites par les Aédians. Seul un vieux lampadaire diffusait encore un peu de lumière. Et la lune, évidemment. Là-haut, dans le ciel. Entière, magnifique. C'était une nuit magique, une nuit où tout pouvait se produire. Le genre de nuit où les démons se faisaient une joie de sortir...
Ils l'entendirent avant de le voir. Son souffle transperça le silence de cette place, déchira le calme de la ville. Il se tenait immobile comme une statue, à quelques mètres d'eux, simple ombre cachée par les ténèbres. Un être immobile, seul, vêtu d'un manteau plus sombre encore que celui de cette nuit maudite, qui s'ouvrait sur le côté de ses jambes, dévoilant un pantalon de la même couleur. Une longue capuche noire laissait son visage dans l'ombre. Seule une croix blanche, suspendue à son cou, le détachait de la pénombre.
Midas, immédiatement, posa son pied droit sur la route, interrogeant cet inconnu :
- Qui es-tu ?
- Uriel.
La voix était rauque, artificielle, comme s'il tenait à la masquer pour ne pas qu'on la reconnaisse. Midas avait déjà compris que cet homme ne leur voulait pas du bien. Il sut maintenant qu'il devait réagir le premier.
Des piques émergèrent du sol et transpercèrent l'homme en noir. Cinq doigts de pierre, qui s'étaient immobilisés à l'intérieur de sa poitrine. Le sang coula. Un flot vermeil, sombre comme l'était cette nuit infernale. Lentement, sous la lueur effrayée de la veuve argentée, la tête masquée de l'homme en noir se redressa. Sans la moindre difficulté, il se dégagea de cette prise rocailleuse. Ses blessures avaient déjà arrêté de saigner.
Midas avait eu le temps d'attraper un caillou, qu'il jeta dans sa direction. Le morceau de pierre explosa en vol, projetant des centaines de petits projectiles affûtés comme des poignards. L'homme en noir les évita tous. Il n'était plus qu'à quelques pas de Midas, à présent. Ce dernier sortit un couteau de sa poche et posa sa main libre sur le lampadaire en métal. Son poignard se transforma aussitôt en épée, tandis que le réverbère perdit plusieurs centimètres.
Midas abattit son arme sur l'homme en noir au moins où il atteignait son adversaire. Mais l'autre la repoussa, d'un coup sec sur le plat de la lame. Sa main se projeta alors et enserra le visage de son adversaire.
Midas essaya de crier, mais ses forces le quittèrent immédiatement. Il n'arrivait même pas à se servir de son pouvoir. En quelques secondes à peine, tous ses organes s'arrêtèrent simultanément. Puis son corps disparut. Il ne restait plus que ses habits vieux et sales, qui tombèrent sur le trottoir, inertes.
L'homme en noir se retourna. Il scruta la rue autour de lui. Mais il n'y avait plus personne. Hélias s'était évanoui dans la ville.
David éteignit la télé, plutôt satisfait. Il se tourna vers Yvan :
- Alors, je t'avais dit que c'était sympa comme série, non ?
- Effectivement, ne put que répondre son interlocuteur. Un peu sombre tout de même ; la façon dont ce pauvre senseï se fait tuer est particulièrement froide et choquante.
- Glxblt, estima nécessaire d'ajouter Diane.
- Mais quand tu disais qu'on pourrait parler autour d'une bonne pizza, reprit Yvan, je supposais que tu sous-entendais "parler de l'incident qui vient d'arriver", pas de ta série télé préférée...
- Ah heu oui, c'est vrai. Je dois te remercier en fait, c'est bien la première fois que ma sœur me laisse aussi tranquille !
- Blxglt !
- Mais sœurette, moi aussi, je t'aime. Bon, hum... Est-ce que ça fait longtemps que ça t'arrive, de frapper le cerveau des gens, comme ça ?
- Plusieurs mois. La première fois que ça m'est arrivé, c'était à cause d'un chien qui me poursuivait. Il voulait me mordre, mais il n'était plus capable de refermer sa mâchoire.
- La zone affectée par ton pouvoir pourrait dépendre de ce que tu veux éviter, en fait ? Le chien veut te mordre, il peut plus, ma sœur veut t'engueuler, elle peut plus.
- C'est ce que j'ai cru d'abord, mais je me suis rendu compte que ça ne correspondait pas toujours. Un jour, un homme m'a agressé dans la rue et je l'ai privé de son odorat. Ca ne l'a pas empêché de finir son œuvre...
- Si ça peut te rassurer, mon pouvoir aussi a l'air assez... bancal.
- Tu... Tu possèdes vraiment un pouvoir ?
- On dirait, oui. Je peux faire des rêves prémonitoires. Il y a deux jours, j'ai rêvé de cette scène, au détail près. Sauf que dans mon rêve, ma sœur mourait, ce qui était un peu moins cool. Je suppose que si ton pouvoir est vraiment aléatoire, je ne peux pas prévoir ses effets...
- Intéressant. Encore un peu de pizza ?
- Oui, merci.
- Moi... aussi... s'il... te... tlxblg.
- Hé, t'y étais presque !
- Je vous avais prévenus, les effets de mon pouvoir ne sont que temporaires. Dans quelques minutes, elle devrait à nouveau pouvoir parler normalement.
- Et mince... Tu peux pas recommencer, qu'on finisse la soirée tranquille ?
- Va te faire gxlbxt !
- S'il te plaît Yvan, au nom de notre amitié, rends-la à nouveau muette avant qu'il ne soit trop tard !
Pour la première fois depuis bien longtemps, un léger rire s'échappa de la gorge de l'intéressé.
La nuit la plus sombre étouffait les bas-fonds de Tholys. La plupart des gens préféraient rester terrés dans leurs habitations, à une heure aussi avancée. Certains, pourtant, tenaient à défier le sort et osaient sortir dans ces rues mal famées.
Kepler faisait plus ou moins partie de ce groupe. Ce n'était pas qu'il tenait absolument à se prouver son courage ou sa force, non. Il voulait juste pouvoir observer les étoiles et, son télescope sous le bras, il cherchait le lieu idéal pour se poser.
Malheureusement pour lui, d'autres personnes cherchaient à se poser. Une bande de gros bras, aux crânes rasés ou multicolores, se dirigeaient vers lui. L'un d'entre eux, torse nu, les muscles saillants, lui cria :
- Hé, petit ! Fais gaffe, c'est dangereux ici !
- Merci de votre avertissement !
- Je plaisante pas. La main des titans se trouve dans les parages et...
- Et quoi ? T'as quelque chose à nous reprocher ?
Celui qui venait de parler était un gringalet vêtu d'un blouson noir, aux cheveux bruns si longs qu'ils lui tombaient sur le visage. Il sortit un poignard de sa poche. Une douzaine de ses amis sortirent de l'ombre, agressant du regard la bande de punks, qui préféra essayer de calmer le jeu :
- Rien, rien du tout ! On adore votre gang, pas vrai, les gars ?
- Ca, c'est bien vrai !
- Déguerpissez. Tout de suite.
Ils s'exécutèrent immédiatement. Kepler essaya de les imiter discrètement, mais on l'interpella aussitôt :
- Toi, par contre, tu restes. A votre avis les gars, on peut en tirer quelqu'un, de celui-là ?
- Pas grand-chose. Sale, aucun muscle, moche.
- Mais facile à capturer. On le prend.
- Attendez ! On peut peut-être négocier, avant, non ? J'ai un superbe télescope et...
- On s'en fout de ton truc tout cabossé. Allez-y, les gars.
Un premier truand s'élança. Une silhouette qui venait de surgir d'une ruelle obscure attrapa son bras pour l'arrêter. D'une voix calme, Arthur demanda à cet homme qu'il le dépassait d'une bonne trentaine de centimètres :
- Bonsoir. Vous faîtes bien partie de la main des titans ?
- Pourquoi minus, qu'est-ce tu nous veux ?
- Vous avez quelque chose qui m'intéresse. J'aimerais parler à votre chef.
Le truand se libéra de cette étreinte et, pour toute réponse, lui asséna un coup de poing dans la mâchoire. Arthur ne broncha même pas. L'autre, en revanche, eut si mal qu'il se plia en deux, serrant son pauvre petit poing douloureux. Arthur soupira :
- J'irai parler à votre chef. Mais je peux le faire maintenant, ou après vous avoir éclaté la tête à tous. Qu'est-ce que vous préférez ?
- Dans tes rêves, gringalet !
Trois autres hommes se jetèrent sur lui. D'un geste posé, Arthur remonta ses lunettes de soleil. Puis il se décala d'un pas sur le côté pour éviter une première charge, arrêta la seconde d'un coup de poing et sauta par-dessus le troisième. Il attrapa alors les deux encore debout et les frappa l'un contre l'autre. Ils s'effondrèrent aussitôt, le crâne en sang.
- Je vais devoir recommencer combien de fois avant que vous m'ameniez à votre boss ?
- Aucune, minus. T'aurais pas dû nous chercher.
Le petit truand aux longues mèches de tout à l'heure sortit un pistolet de son manteau. Arthur écarquilla les yeux. Il n'eut pas le temps d'esquisser un geste. L'autre tira. La balle s'échappa du canon de l'arme et s'explosa contre la poitrine de l'adolescent. Sous la violence du choc, ce dernier recula d'un pas, mais il ne saigna pas. A part un gros bleu, il n'avait rien. Effrayé, le bandit laissa tomber son arme.
Un homme, jusque là, était resté caché dans l'ombre. Calmement, il aspira une nouvelle bouffée de sa cigarette et souffla un rond de fumée. Il la laissa alors tomber par terre et l'écrasa avec son talon. Puis, d'un pas nonchalant, il s'avança.
Il ne devait pas tout à fait avoir trente ans. Ses courts cheveux bruns étaient hérissés en épis. Son visage, beau mais dangereux, n'exprimait absolument aucune émotion. Une étincelle d'intérêt, peut-être, brillait dans ses yeux noirs, rien de plus. Sa veste en cuir laissait ses bras nus, il en tendit un dans la direction d'Arthur :
- T'es amusant, toi. Je suis Saturne. Le chef de ce groupe. Quel est ton nom ?
- Je me fais appeler... Gilgamesh. Je suis à la recherche de mon meilleur ami.
- Ca se tient. Qu'est-ce qu'on vient faire dans cette histoire ?
- Il a disparu il y a deux jours. Il paraît que vous êtes souvent liés aux disparitions d'adolescents.
- T'as fait tout ce chemin juste pour vérifier si on était pas les coupables ? Ah, ah ! Tu me plais bien, gamin. Je te propose un deal : si tu arrives à me mettre à terre, je t'amène visiter nos prisons. Qu'en dis-tu ?
- Après cette petite démonstration de force, tu tiens vraiment à te battre contre moi ? Je croyais que les chefs de gang étaient des trouillards, on dirait que je me trompais. J'accepte ton offre !
- Je tiens tout de même à te prévenir. Ca fait plus de dix ans que je dirige ce groupe. Depuis tout ce temps, une seule personne a réussi à me mettre à terre.
- Et je parie qu'elle n'avait pas mes capacités !
- Au fait, sache que je ne me retiendrai pas. Quand je me bats, c'est pour tuer. Si tu tombes, crois-moi, tu te relèveras pas.
- Tu n'arriveras pas à me faire ne serait-ce que vaciller.
Un sourire en coin s'étira sur les lèvres de Saturne. Une lueur rouge se répandit alors sur son corps, formant comme des écailleuses lumineuses sur son épiderme.
Arthur, surprit, jugea que devant un tel phénomène, il n'avait plus besoin de ses lunettes de soleil. Il les retira et fixa son adversaire de ses yeux azurés.
Tous les autres truands reculèrent. Durant un instant, seul le souffle du vent agita l'arène improvisée. Puis brusquement, Arthur s'élança.
Son poing décrivit un arc de cercle dans les airs. Avec une violence surhumaine, il s'abattit sur le torse de Saturne. Ce dernier ne tressaillit même pas. En revanche, Arthur sentit ses os craquer, comme s'il venait de heurter de toutes ses forces un cube en béton armé. Saturne secoua la tête, amusé. Puis il cogna directement dans le ventre de son jeune adversaire, qui chancela et s'effondra.
- Et bah gamin, c'est tout ce que t'as en réserve ? Avec ton air de héros tout puissant peint sur le visage, je pensais que tu cachais un as dans ta manche ! Rassure-moi, c'est bien le cas ?
Pour s'en assurer, il posa son pied sur la main déjà abîmée d'Arthur, encore à terre. Sous une telle pression, ses os se brisèrent en mille morceaux. L'adolescent hurla de douleur tandis que Saturne reculait d'un pas, visiblement déjà las.
- On dirait bien que non. Qu'est-ce que tu croyais ? Que t'étais le seul à avoir un pouvoir secret ? Tu me fais bien marrer ! On est des dizaines et des dizaines dans ce cas-là ! T'es à peine capable de supporter une balle de pistolet et tu te crois invulnérable ? Crétin, ton pouvoir est encore plus immature que toi !
Difficilement, Arthur était parvenu à se redresser. Saturne serra le poing et essaya de le frapper, mais l'adolescent réussit à esquiver le coup. Si son adversaire était plus résistant et plus fort, mais en revanche, cette armure lumineuse semblait le ralentir.
Saturne, en déséquilibre, chancela un instant. Arthur profita de cette ouverture pour le frapper de toutes ses forces à l'arrière de la nuque. Mais là encore, il n'obtint aucun autre résultat qu'une intense douleur à la main gauche. Quant à son adversaire, il riposta par un coup de pied meurtrier dans le torse. Une fois encore, Arthur tomba par terre. Et cette fois-ci, Saturne s'assura qu'il ne puisse plus se relever, le ruant de coups jusqu'à ce que l'adolescent, en sang, finisse par craquer. Ses yeux s'éteignirent, reprenant leur couleur émeraude habituelle. Saturne l'attrapa par le col et, ensemble, ils avancèrent de quelques dizaines de mètres. Jusqu'à se retrouver au sommet de la colline qui surplombait toute la ville. Une centaine de mètres en contrebas, on apercevait une dense nuées de feuillages verts. Ils se trouvaient juste au-dessus du parc de la ville. Saturne sourit et lança à son adversaire défait :
- C'est beau, hein ? Pour ce qu'on en sait, il s'agit peut-être de la dernière forêt de cette foutue planète. T'as du bol, hein ? Mourir au milieu des arbres, combien de personnes ont eu cette chance, dans ce siècle de merde ?
- Non... Attends...
- Désolé, Superbambin. Je t'avais prévenu, avec moi, les combats ne se terminent que d'une seule façon : la mort. J'essaierai tout de même de garder ton nom en mémoire, heu... Non, tant pis. Je l'ai déjà oublié.
Saturne relâcha son emprise. Arthur tomba et hurla. Le bandit resta au bord de la falaise, à contempler sa chute, jusqu'à ce que l'adolescent disparaisse derrière les branches des arbres. Alors il se retourna, visiblement déçu. Ce combat n'avait même pas suffi à le mettre en appétit. Il soupira. Son souffle s'échappa de ses lèvres et se mêla au vent.
Arthur, tandis qu'il sentait le sol se rapprocher, ferma les yeux. Pas une seconde, il n'avait pensé que son histoire se terminerait ainsi. C'était pitoyable. Leo l'avait pourtant mis en garde, la veille. Seul quelqu'un capable de transpercer la lune pouvait espérer surpasser la main des titans à lui tout seul. Il s'était pris pour une étoile, il n'était qu'une étincelle. Une étincelle que le vent et la terre se chargeraient d'éteindre.
Il attendit le moment fatidique. Mais il ne vint pas. Avec précaution, il ouvrit alors un œil azuré.
Le sol se trouvait juste sous son ventre, à moins de deux mètres en contrebas. Mais sa chute s'était arrêtée. Il flottait dans l'air. Stupéfait, il ouvrit la bouche.
Ses yeux s'éteignirent à nouveau. Il s'écrasa lamentablement. Mais de cette hauteur, il n'eut rien d'autre que quelques bleus, indiscernables au milieu de toutes les blessures que Saturne lui avait laissées. Une racine, pourtant, s'enfonça dans son ventre et, pendant quelques instants, l'empêcha de respirer.
Une fois de plus, il se promit de devenir assez fort pour dépasser les étoiles. Mais une fois de plus, il était étendu à terre, misérable.
Et le souffle coupé.
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