Chapitre II

Tableau "Le versant des cieux"


~ Mardi 19 juillet, an 56 ~


  Arthur s'assit. Sa semaine venait à peine de commencer et il se sentait déjà abattu. Il préférait encore ne pas imaginer à quoi ressemblerait la fin.
  Tout en regardant un parterre de fleurs naissantes et mal entretenues dans la cour du lycée, il se mit à réfléchir. Il avait caressé l'espoir naïf qu'il retrouverait Lévy en allant en cours, que son ami avouerait lui avoir fait une farce ; qu'en réalité, il avait passé la nuit avec Ilena ou qui que soit qui d'autre. Mais quand Arthur s'était laissé tomber sur son siège, en cours, seule une place vide lui avait tenu compagnie. Il soupira. Il se sentait perdu.

- Tiens, salut, heu... Arthur, c'est ça ? Tu contemples mon œuvre ? Jolies fleurs, hein ?

  L'adolescent tourna la tête. Eduard, le concierge, se trouvait à côté de lui. Arthur ne l'avait même pas entendu approcher. Depuis quand était-il là ?

- Je réfléchissais, c'est tout...
- Je vois pas ton acolyte, j'espère qu'il n'est pas planqué derrière mes fleurs pour me faire une sale blague ?
- J'aurais préféré... Personne ne sait où il est, il a disparu depuis hier soir.
- Il en a de la chance, j'aurais dû l'imiter. Figure-toi qu'hier soir, un de ces crétins de footballeur a réussi à déjouer ma vigilance et à entrer dans le vestiaire des filles. Le proviseur a appris ça dans la soirée, il m'a fait venir chez lui juste pour pouvoir passer la nuit à me faire la morale ! Mais je me suis vengé, la prochaine fois que ces footballeurs de malheur vont vouloir utiliser leur terrain, ils vont le regretter, je peux te l'assurer...
- Vous voulez dire que le directeur et vous, vous avez tous les deux passez une nuit blanche juste à cause de cet incident stupide ?
- Oh non, lui il allait parfois se coucher quelques heures, mais dans ce cas, il envoyait sa femme continuer à m'enguirlander. Et croyez-moi, c'était pas mieux. En fait, je le soupçonne même d'avoir monté cette petite comédie uniquement pour pouvoir enfin dormir sans elle.

  La cloche sonna brusquement. Arthur se redressa, salua le concierge et retourna en cours, toujours aussi peu intéressé.

*


  Diane posa son sac sur la table, sortit ses cahiers, ses stylos, s'assit tranquillement. Puis elle soupira et se retourna vers David, visiblement en colère :

- Bon, maintenant, j'en ai le ras-le-bol, donc soit tu me dis ce qui ne va pas, soit je refuse de continuer à voir ton visage de déprimé de la journée, c'est compris ?
- Mais je vais t'assure que je vais très bien !
- Tu parles, t'as pas dit un mot depuis ce matin !
- Diane, ça fait approximativement 15 ans que tu empêches le moindre mot de sortir de ma bouche en déversant un flot continu de paroles ! Et encore, les deux années de paix que tu m'as accordé, c'est juste parce qu'on ne savait pas parler, à l'époque...
- N'essaie pas de détourner la conversation ! Qu'est-ce que tu as ?

  David se redressa, brusquement furieux. Il en avait par-dessus la tête du comportement de sa sœur, alors qu'il ne faisait rien d'autre qu'essayer de la protéger.

- Tu te souviens de mon rêve prémonitoire, hier ? Et bien j'en ai fait un autre, cette nuit. Un élève va te tuer. Ce sera peut-être aujourd'hui, peut-être demain, peut-être dans un an, je ne connais pas son nom ni ses motivations, mais je sais que ça va arriver. C'est bon, tu es contente ?

  Voilà exactement les mots que David aurait aimé prononcer. Mais il savait qu'il ne le ferait pas. D'abord, parce que sa sœur risquerait de s'inquiéter inutilement s'il lui avouait la vérité. Après tout, pour l'instant, cette menace restait trop floue, il ne pouvait pas répondre à des questions aussi basiques que "qui", "quand" ou "pourquoi". Ensuite, parce qu'il savait pertinemment que s'il se confiait, Diane ne le croirait jamais. Alors une fois de plus, il prit sur lui. Calmement, l'adolescent se rassit et trouva la force d'imiter un sourire rassurant :

- J'ai rien, je t'assure, sœurette !
- Très bien. On se revoit demain, dans ce cas.

  Diane se retourna. David soupira. Il savait qu'elle ne lui adresserait plus un regard de la journée. Et qu'elle recommencerait le lendemain, si elle le jugeait nécessaire.
  Lilly apparut brusquement dans le dos de l'adolescent, l'effrayant par un joyeux et spontané :

- Coucou l'écureuil de feu ! Alors, comment vas-tu ?

  David sursauta et se leva aussitôt pour la saluer. Lilly était aussi rayonnante qu'à son habitude, bien sûr. Difficile de dire laquelle des deux resplendissait le plus, entre sa chevelure dorée où glissaient les rayons du soleil et sa bouche ornée d'un sourire toujours enjoué ? L'adolescent était incapable de trancher, mais en tout cas, il appréciait énormément Lilly. Sa candeur, sa joie de vivre en faisaient une fille facile à approcher, qui partageait volontiers sa bonne humeur avec les autres. Or, pour un garçon aussi peu loquace que David, que la timidité isolait souvent des autres, toute personne qui acceptait de venir spontanément discuter avec lui héritait immédiatement de son entière sympathie. L'adolescent s'efforça donc de lui rendre un sourire tout aussi gai :

- Coucou Lilly ! Je vais parfaitement bien, et toi ?
- Menteur, lança Diane sans se retourner, monsieur est tout déprimé depuis ce matin mais il refuse de me dire pourquoi !
- Je croyais que tu ne devais plus me parler, toi ?
- Ah non, j'ai dit que je ne voulais plus te voir, rien ne m'empêche de te pourrir la vie, par contre.
- C'est vrai mon écureuil flamboyant, demanda immédiatement Lilly, tu es tout tristounet ?
- Ah non, non, non ! Encore l'écureuil de feu, ça passe, mais l'écureuil flamboyant non, je refuse !
- Tu vois, ajouta Diane avec perfidie, il est systématiquement dans l'opposition.
- Sœurette, sache que j'apprécierai grandement qu'en plus d'arrêter de me regarder, tu arrêtes de me parler.
- Parce qu'en plus, je suis censée te faire plaisir ?
- C'est bien ce que je craignais. Je te hais, Diane.
- Moi aussi, frérot.
- Quelle ambiance, maugréa Lilly. Bon, je repasserai quand ça ira mieux, hein ! Au fait, c'est pas aujourd'hui qu'on doit faire un exposé avec une autre classe ?
- Si, répondit Diane, d'ailleurs ils devraient arriver... Maintenant.

  A cet instant précis, la porte s'ouvrit et un autre groupe de septième année entra dans la classe. Lilly eut la bonne surprise de reconnaître son amie d'un jour, Alexia, parmi les nouveaux arrivants. Guillerette, elle bondit de son siège pour accueillir sa sauveuse.

- Edelweiss ! Ca alors, si je m'attendais à ça !

  Alexia tourna la tête dans la direction de sa nouvelle amie et esquissa un sourire dans sa direction. Devant les regards interrogatifs d'Emily et d'Ilena, elle leur expliqua :

- Les filles, je vous présente Lilly. Je vous ai parlé d'elle hier, vous vous en souvenez ?
- Ah oui, la fille de la douche.
- Exactement. Lilly, voici Emily et Ilena, deux de mes amies et, accessoirement, mes coloc' puisque nous dormons dans la même chambre.
- Enchantée, les filles !

  Comme on pouvait s'y attendre, Lilly ne tarda pas à s'intégrer dans ce nouveau groupe et Emily comme Ilena l'adoptèrent immédiatement. Tandis que les conversations commençaient à s'allonger, Alexia éloigna son attention de ses amies pour regarder Arthur. L'adolescent, seul, semblait complètement perdu, comme si l'absence de Lévy l'avait également privé de tout sens d'initiative. Alexia se leva, Emily la regarda d'un air interrogatif :

- Qu'est-ce qui se passe ?
- Rien, c'est juste que comme il nous faut composer des groupes de trois personnes et que je ne veux pas vous séparer, Ilena et toi, j'allais donc proposer à une autre personne de venir avec Lilly et moi.
- Laisse-moi deviner, déclara solennellement Ilena. Le beau Valentin, malgré toutes les filles qui lui tournent autour, semble encore seul. Il lorgne toutes les trente secondes dans ta direction. Il n'attend qu'un geste de ta part pour bondir vers toi. Tu vas parler à Arthur, je me trompe ?
- Arthur, demanda naturellement Lilly, c'est qui ?
- Le brun, à l'écart, avec des yeux verts et rêveurs.
- Ah oui, il est mieux que Valentin, effectivement.
- Heu, ne put s'empêcher de juger Ilena, il est pas mal, certes, mais enfin le comparer à Valentin...
- Lui, s'expliqua Lilly, c'est un type bien, ça se voit au premier coup d'œil. Pas très à l'aise avec les autres, mais gentil comme tout. Alors que Valentin... J'arrive pas à cerner Valentin, et ça m'énerve. Alors oui, je pense que cet Arthur est mieux.
- T'as des goûts assez étranges, remarqua Ilena. Comment tu peux savoir qui est gentil et qui ne l'est pas ?
- J'ai toujours été douée pour comprendre les gens. Et en général, je ne me trompe jamais. Bon Alexia, tu attends quoi pour l'inviter ?
- Que vous ayez fini votre petit discours. Vous allez recommencer chaque fois que je vais adresser la parole à un garçon ou c'était juste un petit délire passager ?
- Quelque chose me dit, murmura Lilly à l'adresse d'Ilena, qu'elle n'aime pas parler de ses amoureux, je me trompe ?
- J'ai entendu, coupa Alexia. Et non, je ne suis pas amoureuse d'Arthur. Mais enfin si ça vous amuse, je préfère encore que vous commenciez à propager la rumeur que je rêve de lui plutôt que de Valentin.

  Puis l'adolescente se leva et alla voir Arthur, qui ne semblait pas avoir bougé d'un pouce depuis le début de cet entretien, toujours occupé à fixer le ciel.

- Toujours occupé à fixer le ciel, déclara Alexia.

  La voix de la jeune fille le fit brutalement redescendre sur terre. Un peu trop brutalement même, puisqu'il manqua de tomber à la renverse en sursautant. Parfaitement impassible, sa camarade ajouta :

- Oui je sais, je ne suis pas beaucoup maquillée ce matin, merci.
- Non, non ! Ce n'est pas du tout ça que... D'ailleurs, tu n'es jamais beaucoup maquillée, mais ça te va très bien !
- Oh, tu es plus observateur que je le croyais, ça t'arrive donc parfois, de quitter les étoiles ?
- Pas trop souvent, mais il peut m'arriver de redescendre sur terre, oui. Quand on est en cours, par exemple, je me suis aperçu que ça pouvait être utile.
- Lévy est malade ?
- C'est une bonne question, je ne sais absolument pas ce qui lui est arrivé...
- Tu nous en parleras à table, il nous manque un troisième partenaire.

  Arthur, surpris, la suivit sans broncher. C'était ainsi qu'Alexia faisait preuve de bienveillance : elle ciblait ce dont l'autre avait besoin, puis le lui apporter en se comportant comme un tyran. Elle savait que si elle avait laissé le choix à Arthur, il aurait été tellement intimidé qu'il n'aurait pas osé accepter. En lui imposant de venir avec elles, en revanche, elle lui faisait plaisir sans pour autant éveiller ses scrupules ni sa gêne.
  Lilly l'accueillit par ailleurs avec un immense sourire :

- Salut ! Toi, ce sera... Gilgamesh !
- Heu... Pourquoi pas, c'est qui, un personnage biblique ?
- Non, mais c'est une vieille légende sumérienne qu'on a lue hier, avec Grosminet.
- Grosminet ?
- Tu m'avais parlé de lui, ajouta Alexia, ce surnom me dit quelque chose.
- Sûrement, Grosminet, c'est en quelque sorte mon grand frère. Il fait parfois un peu rustre, mais en fait, il est gentil comme un chaton. D'où le surnom. Lui aussi, d'ailleurs, c'est un rêveur.

  Arthur, se sentant visé, détourna la tête. Un élève sortait précipitamment de la salle pour se rendre aux toilettes. David, en effet, souffrait d'une envie pressante et il courut jusqu'à atteindre l'urinoir le plus proche. Un seul autre adolescent avait été étreint par le même besoin impérieux que lui, mais David ne lui accorda pas un regard. Trop préoccupé, il ne pouvait pas s'empêcher de songer à son funeste rêve prémonitoire. Il revoyait cet élève inconnu, avec cette veste violette, en train de tuer sa sœur...
  Du coin de l'œil, David remarqua que la veste de son camarade d'urinoir était violette, elle aussi. D'ailleurs, celui-ci possédait les mêmes cheveux noirs et récalcitrants, les mêmes traits chaotiques, les mêmes yeux immenses et gênés. Stupéfait, David regardait l'autre élève avec la bouche grande ouverte, incapable de dire un mot. Furieusement mal à l'aise, ce dernier bafouilla :

- C'est à dire que... Je... Je ne suis pas vraiment de ce bord, alors si vous pouviez, heu... regardez dans... ailleurs, regarder ailleurs, ça serait, heu... gentil.

*


  Valentin descendait les marches du perron, satisfait d'avoir terminé cette longue journée de cours. Il ne savait pas encore ce qu'il allait faire cette après-midi. Après une courte hésitation, il se dirigea vers le stade, derrière le lycée. Là-bas, il eut la bonne surprise de retrouver Leo, un ballon de basket à la main. D'autres élèves attendaient, la plupart se répartissaient entre deux équipes, quelques-uns uns observaient la scène depuis les gradins. Dès qu'il l'aperçut, Leo lui adressa un signe de la tête :

- Yo ! Alors Valentino, la forme ?
- Suffisamment pour t'éclater au basket, répondit l'intéressé avec un sourire amusé. Il reste une place dans l'équipe adversaire ?
- Ouaip, mais je te préviens tout de suite, j'suis en pleine forme !
- Ta défaite n'en sera que plus humiliante !

  Les deux adolescents éclatèrent de rire et se postèrent aux places prévues. Valentin appréciait beaucoup Leo, alors que la plupart des gens n'éprouvaient que crainte ou mépris pour lui. Il fallait reconnaître qu'avec son grand corps mauresque, sa peau légèrement brunie, sa barbe mal rasée, ses yeux noirs un peu effrayants, ses origines des bas-fonds et ses manières brusques, il correspondait parfaitement à l'image véhiculée par des clichés peu recommandables. Pourtant, Valentin aimait sa compagnie, sans doute parce qu'il n'avait que trop l'habitude de côtoyer des hypocrites. Or, la franchise de Leo était à toute épreuve. Pour ses professeurs, cela tournait à l'impertinence, mais pour Valentin, il s'agissait sans doute la plus grande qualité de l'adolescent.
  Un coup de sifflet retentit dans les airs et le match débuta. La balle vola un instant dans les airs. Un joueur la rattrapa, Leo la lui vola. Il dribbla sans difficulté, parcourut le quart du terrain, passa la balle avant que ses adversaires ne soient sur lui, la récupéra presque aussitôt. Valentin arriva pour s'interposer. Leo se trouvait à plus de sept mètres du panier, il adressa un clin d'œil à son ami en ajoutant :

- Regarde la bombasse qui nous matte dans les gradins. Elle a les yeux fixés sur moi. Désolé si je te mets une pâtée que même les Aédians ils auraient pas fait pire, mais je sens que je tiens un bon coup pour cette nuit !

  Et Leo tira. La balle entra dans le panier sans la moindre difficulté. Valentin n'était même pas surpris. Il soupira et retourna au centre du terrain. Quand Leo se sentait enthousiaste, nul homme sur cette terre ne pouvait s'interposer !

*


- Oui, déclara le policier, voici la déposition. Alors, voyons voir... Amarin Lévy. Porté disparu depuis ce matin. On a hésité avant de recevoir cette déposition, vous savez. En général, quand la disparition concerne un adolescent, on préfère attendre 48h pour être sûr. Les parents ont tendance à s'inquiéter un peu trop vite, vous devez savoir ça, n'est-ce pas ?

  Arthur hocha la tête. Sa mère était elle-même très protectrice, ce qui devait sûrement s'expliquer par la mort de son père quelques semaines avant sa naissance, faisant de lui le fils unique de la famille. Il ajouta néanmoins :

- Je comprends parfaitement, mais en général, lorsqu'un adolescent disparaît, ses amis sont au courant, non ?
- C'est la raison pour laquelle nous avons observé cette déposition. Vous êtes son meilleur ami, c'est bien ça ? Vous ne vous êtes pas disputés, peu de jours avant sa disparition ?
- Absolument pas. Hier soir, nous avons un peu bu et beaucoup discuté. Il m'avait invité à me rendre dans un bar ce soir, le King's Breath.
- Est-ce qu'il était ivre ?
- Absolument pas, moi en revanche, je dois avouer que si. Je tiens assez mal l'alcool, ça doit expliquer que je ne me rappelle de rien...
- D'après ce que j'ai compris, il a disparu près d'une rivière ? Est-ce qu'il serait possible qu'il soit tombé ?
- Je n'en sais rien, tout ce dont je me souviens, c'est d'être en train de discuter avec lui près de cette rivière, puis plus rien.
- On a un peu fouillé le coin dans l'après-midi et on a trouvé des gouttes de sang au fond de l'eau. On a pas encore fini de l'analyser, mais il est très probable qu'il appartienne à votre ami. En revanche, aucune trace du corps, mais même s'il s'était noyé, il aurait ensuite été emporté par les eaux jusqu'à l'autre bout de la ville. C'est d'ailleurs la solution qui me paraît la plus probable. Dans ce cas, on le retrouvera jamais, parce qu'il a dû atterrir dans les bas-fonds.
- Est-ce que vous ne pouvez pas aller fouiller là-bas ?
- Les forces de police y sont très mal reçues, drainer toute la rivière juste pour retrouver un adolescent qui a peut-être disparu d'une autre façon, ce serait beaucoup trop coûteux et encore plus risqué. Sans compter que les habitants locaux ont déjà dû repêcher son corps et le vider de tout ce qui peut utilisable, avant de le faire disparaître définitivement.
- D'accord, je comprends...
- Mais il y a une autre possibilité. Depuis plusieurs mois, les affaires d'adolescents disparus se multiplient. Nous n'en sommes pas sûrs, mais il semblerait qu'un gang soit impliqué.
- Comment ça ?
- Les adolescents font de très bons travailleurs, entre autre. En ce moment, dans les bas-fonds, un véritable marché de l'esclavage est en train de se développer. On soupçonne de nombreuses disparitions d'adolescents d'être liées à cette affaire. Seulement, nous n'avons pas encore les preuves ni les moyens suffisants pour intervenir.
- De... De l'esclavage ? Au sein même de la cité ?
- Ils se font appeler « la main des titans ». Des jeunes adultes organisés, très dangereux. Les ventes ont lieu le troisième jour de chaque mois, d'après nos informateurs. Mais je ne voudrais pas vous donner de faux espoirs. D'abord, ces types vous auraient très probablement embarqué aussi, s'ils avaient attrapé votre ami. Ensuite, même s'ils sont bien les coupables, il n'y a rien qu'on puisse faire. Enfin, je vous dis ça seulement parce que nous avons eu quelques cas analogues, mais il est plus facile de penser que votre ami s'est noyé.
- Il n'était pas soûl !
- Comment pouvez-vous en être sûr, si vous, vous l'étiez, et que vous ne vous rappelez même plus de la moitié de la soirée ? En plus, il n'y a pas besoin d'être ivre pour se noyer, beaucoup y parviennent tout en restant sobre. Au fait, vous n'avez pas les yeux verts ?
- Heu si, pourquoi ?
- Non, rien... Pendant une seconde, j'ai cru qu'ils étaient bleus !
- C'est rien, soupira Arthur, ça doit être à cause de la chaleur. Merci, en tout cas.

  L'adolescent se leva et serra la main du policier. Malheureusement, cet entretien n'avait pas suffi à dissiper ses doutes. En sortant, il maudit cette ville de merde, cet univers pourri et il se maudit lui-même d'être si faible. Il aurait voulu se rendre dans les bas quartiers et défier ce gang à lui tout seul. Malheureusement, il en était incapable. Furieux, il serra les poings.
  Un éclair azuré traversa ses yeux.

*


  David courut à travers le stade. Les derniers footballeurs finissaient déjà de se mettre en place, mais heureusement pour lui, aucune partie n'avait encore débuté. Ce qui lui permit de couper par le terrain et de rejoindre l'étudiant à la veste violette qui s'éloignait pour rentrer chez lui.

- Attends, cria-t-il à ton attention, t'as oublié ça, heu... Tantalen !

  Le dénommé Tantalen se retourna. Visiblement, son visage exprimait plus l'agacement que la gratitude. Avait-il compris que David lui avait discrètement dérobé ce cahier rien que pour pouvoir lui parler ensuite ?
  L'adolescent récupéra son bien en ajoutant froidement :

- C'est Yvan. Yvan Tantalen.
- Enchanté, moi, c'est David, David Gemini !

  Il lui tendit la main. Yvan regarda cette paume avancée vers lui. Il hésita, avança sa propre main, mais finalement se rétracta et, au lieu de serrer la sienne, se retourna, concluant la conversation par un vague :

- Merci pour mon cahier, au revoir.
- Attends, l'interrompit David, on peut discuter un peu, non ?
- Je vous ai déjà dit que je n'étais pas de ce bord-là.
- Mais non plus ! Je veux pas te draguer, je veux faire connaissance !
- Cela vous prend souvent de chercher la discussion de gens que vous détaillez aux toilettes ?
- Allez, le ciel ne va pas te tomber sur la tête parce que tu vas perdre cinq minutes à blablater, non ?

  Comme pour démentir les paroles de David, une averse aussi violente que subite tomba sur leur tête. L'adolescent leva les yeux vers le ciel. Bleu et dégagé. Absurde, c'était tout aussi absurde que d'imaginer un télescope tomber de là-haut. En cherchant dans les gradins, puis sur le terrain, David eut sa réponse.
  Apparemment, le concierge avait cherché à se venger des footballeurs, car il riait aux éclats, assis sur un banc dans les gradins. Il observait avec délice les arroseurs automatiques répandre de l'eau partout sur la pelouse. Les footballeurs, trempés, se retirèrent en poussant des injures. D'un ton parfaitement froid et distant, Yvan répliqua :

- Je crois que vous tenez votre réponse. Au revoir.
- Attends ! Non, attends !

  Mais il était trop tard. Yvan s'éloignait déjà au pas de course et David savait qu'il serait inutile de chercher à le rattraper. Sa première tentative pour briser la glace venait de se solder par un échec. Pour poursuivre la métaphore, il songea même qu'il se retrouvait à présent coincé au milieu d'un iceberg. Et pendant qu'il était paralysé, sa sœur allait se faire tuer. Empli de rage face à sa propre impuissance, David tapa furieusement du pied par terre. La flaque dans laquelle il frappa le recouvrit de la tête au pied.

*


  Courir, toujours courir. Ne jamais s'arrêter. Ne même plus respirer. Fixer un point lointain. S'élancer dans cette direction. Sans jamais ralentir. Ignorer son cœur qui s'emballe. Ignorer la douleur qui parcourt ses hanches. Ignorer ses poumons qui étouffent. Ecarter toute pensée. Ecarter tout ce qui pourrait le ralentir. Un seul but : courir, toujours courir. Sans jamais s'arrêter.
  Hélias avait commis une erreur. Une grave erreur. Et si ses adversaires le rattrapaient, il la paierait très cher.
  Hélias avait toujours été un adolescent très vivant. Trop vivant. Il ne parvenait jamais à s'imposer de barrières, il les brisait toujours avec une spontanéité rafraîchissante, presque sans s'en apercevoir. Mais aujourd'hui, il était allé trop loin. Il avait commis l'erreur suprême, celle dont on ne sort jamais intact.
  Il avait embrassé la petite copine du capitaine de l'équipe de football du lycée. Déjà humiliés par la douche qu'ils avaient prise quelques minutes plus tôt, les footballeurs ne pouvaient décemment pas le laisser s'en tirer à si bon compte. Toute l'équipe le poursuivait, et lui, il ne savait pas où se cacher. Il était exténué. Son corps menaçait de le lâcher à tout moment. Mais il ne devait pas abandonner. Courir, toujours courir.
  Jusqu'à ce que ses muscles le lâchent et que, perdu dans une ruelle sombre, il s'effondre contre le sol. Trop tard pour fuir, juste le temps de se cacher. A toute hâte, il se carapata entre deux poubelles et, dans un espoir aussi vain que puéril, ferma les yeux, comme ces enfants qui croient que s'ils ne voient pas le monstre, alors le monstre ne les verra pas.
  Des bruits de pas résonnèrent. Un footballeur s'écria qu'il allait regarder dans cette direction. Puis il se dirigea vers la poubelle. Hélias ne savait pas à qui adresser sa prière, mais il supplia un Dieu, une étoile, un génie, n'importe quoi, même un Aédian, de le tirer de là. De toutes ses forces, il souhaita que son ennemi ne le voie pas. Le footballeur se plaça face à lui, baissa les yeux et regarda entre les deux poubelles. Hélias retint son souffle. Il n'osa pas ouvrir les paupières, préférant encore se faire battre dans l'obscurité que de contempler son propre massacre.
  Mais rien ne se passa. Le footballeur regarda sa cachette, ne vit rien d'intéressant et cria à l'attention du reste du groupe :

- Y'a rien, ici !

  Stupéfait, Hélias ouvrit les yeux. L'autre commençait déjà à s'éloigner. Soulagé, l'adolescent apeuré s'épongea le front. Le footballeur se tourna brusquement dans sa direction :

- Toi ! Comment t'as fait pour arriver brusquement ici ?! Bah, on s'en fout ! Les gars, je l'ai trouvé !

  Hélias écarquilla les yeux. Plus le temps de penser. Juste celui de courir. Avec adresse, il s'élança et dépassa le footballeur, qui se jeta aussitôt à sa poursuite. Le reste du groupe ne tarda pas à suivre. Mais Hélias avait repris espoir. Il savait ce qui lui restait à faire.
  Courir. Toujours courir.

*


  Assis au milieu de son misérable appartement, Yvan scrutait avec attention un échiquier posé sur la table en bois, devant lui. Seules deux pièces étaient posées, face à face. Sauf que le pion noir était couché, alors que le blanc restait debout. Yvan se retenait. Il employait toutes les ressources de sa volonté à laisser son bras immobile et à regarder les deux pièces sans intervenir. Mais au bout de quelques secondes, épuisé, énervé, il attrapa le pion noir et le redressa. Aussitôt, il sentit la honte et l'impuissance l'envahir. Encore une fois, il avait échoué. Pourquoi, pourquoi son esprit avait-il absolument besoin de cet ordre géométrique ? Pourquoi ne pouvait-il pas tenir plus de sept secondes sans relever ce pion ? Pourquoi, pourquoi ?
  Quelqu'un sonna à la porte. Yvan se redressa, stupéfait. Personne ne cherchait jamais à le voir ni à lui parler. Précipitamment, il cacha l'échiquier sous la table et alla ouvrir.

- Salut, s'exclama David en lui tendant une pizza, j'ai loué Heroes of a new world, j'espère que t'aimes cette série ?
- Je la déteste. Mais je déteste encore plus voir votre visage.
- N'essaie même pas, j'ai un ego en béton, ça doit faire 17 ans que ma sœur m'assène de remarques assassines et je suis encore bien dans ma peau.
- D'abord, il me semble peu probable que votre sœur fût capable de vous injurier à l'âge d'un an. Ensuite, pour un adolescent bien dans sa peau, je trouve étrange que vous suiviez partout un garçon rencontré dans les toilettes qui refuse manifestement tout contact avec vous. Mais merci pour la pizza.

  Yvan récupéra la pizza et referma la porte, laissant David sur le palier. Ce dernier soupira, attendit quelques secondes et sonna à nouveau. Devant l'absence de toute réaction, il recommença encore et encore, jusqu'à ce que Yvan, exaspéré, entrouvre la porte et demande d'une voix énervée :

- Quand est-ce que vous allez me laisser tranquille ?
- Tu peux me tutoyer, tu sais !
- Je vouvoie toujours les personnes indésirables.
- C'est ce que je dis, tu peux me tutoyer !

  Yvan referma à nouveau la porte. David recommença à sonner plusieurs fois, mais cette fois-ci, il n'y avait rien à faire. Le futur meurtrier tint bon et n'ouvrit plus de la soirée. Au bout de plusieurs minutes, le pauvre adolescent finit par se lasser et quitta l'immeuble aux couloirs sales.

*


  La nuit n'allait pas tarder à tomber, mais Arthur, les yeux posés sur la surface blanche de la lune, n'arrivait pas à décider s'il devait y voir une fin ou un commencement. Le soleil semblait hésiter lui aussi, car si son déclin touchait à sa fin, la nuit ne régnait pas encore tout à fait sur la ville.
  L'adolescent dut baisser les yeux pour observer le chemin à suivre. Il entrait à l'intérieur du stade, à présent. Couper par le terrain de foot était la voie la plus simple pour rejoindre Alexia. Car oui, Arthur avait obtenu de sa camarade de l'accompagner, elle et les autres filles de sa chambre, au King's Breath. Une telle faveur était rare et Arthur ne comptait pas laisser le moindre détail gâcher cette opportunité. Même s'il devait traverser le désert, il serait à l'heure devant la chambre d'Alexia.
  Mais la fortune ne devait pas aimer Arthur, car une fois encore, elle en décida autrement. Aussi surprenant que cela paraisse à une heure si tardive, le terrain de foot était occupé par les footballeurs, qui avaient vidé plusieurs cannettes de bière pour se remettre de la double humiliation du concierge, qui les avait arrosés, et d'Hélias, qui leur avait filé entre les doigts. A la vision d'Arthur, l'un d'entre eux pointa le doigt dans sa direction :

- Hé toi ! Qu'est-ce que tu fous ici ?
- Rien du tout, je ne fais que passer, d'ailleurs je ne suis déjà plus là.
- Si, t'y es encore ! Où est-ce que tu vas ?
- Moi je sais, ajouta un autre joueur d'un ton enjoué, il a obtenu un rencard avec Alexia ! A-le-xia ! T'es dégoûté, hein, capitaine ?

  Arthur pressa le pas. Il se souvenait des mises en garde de Lévy, la veille. « J'ai entendu dire que pas mal de gars s'intéressent à elle, en ce moment. »
  Le capitaine de l'équipe se leva et marcha d'un pas décidé dans la direction d'Arthur. « Si c'est toujours les gros lourds du club de foot, pas de danger de ce côté-là. »
  L'adolescent solitaire dernier continua de quitter le terrain, mais de manière aussi naturelle que possible, même lorsque son poursuivant l'apostropha. « Jamais Alexia n'acceptera d'être avec l'un d'entre eux. »

- Alexia, c'est ma future copine, pas touche, t'as pigé, gros naze ?
- Tu ferais mieux de l'écouter, rajouta un joueur, il est furax, sa copine actuelle vient de le tromper avec un autre naze !

  Mais Arthur n'écoutait plus. Il ne pensait qu'à une seule chose : s'enfuir. Les barrières qui délimitaient la fin du terrain n'étaient qu'à quelques mètres. Dans quelques secondes, il serait enfin tranquille.
  Le destin et le capitaine de l'équipe lui firent un croche-patte. Arthur s'effondra lourdement contre le terrain encore boueux. Lorsqu'il essaya de se relever, il se prit un coup de bâton entre les côtes. Le champ de force autour de la ville venait de s'éteindre. La nuit était donc officiellement tombée, à présent.

- Je vais te faire passer l'envie de fricoter avec ma future copine, et tu transmettras le message à l'autre enfoiré qui fait ça avec mon actuelle copine. C'est bien clair ?

  Arthur serra les poings. Pour la seconde fois depuis le début de la matinée, il se sentait faible, impuissant face à la dureté de l'univers. La lune s'écrasait sur lui de tout son poids et il ne pouvait que la regarder agir en silence. Il en avait assez. Aujourd'hui, il allait en finir avec tout ça. Il allait écraser la lune de ses propres poings. Il allait plonger dans les étoiles et repousser toutes celles qui voudraient son malheur. Le visage enlisé dans la boue, le corps roué de coups, il se fit le serment de ne plus jamais tomber.
  Le bâton se dressa une nouvelle fois. Puis il s'abattit, plus fort que jamais. Avec une violence inouïe, il heurta le dos d'Arthur. Puis il se brisa en deux, comme s'il avait frappé un rocher.
  Calmement, l'adolescent se releva. Son visage impassible contrastait avec ses yeux qui brillaient de mille feux azurés. Durant un instant, la scène sembla se figer. Le vent passa entre les cheveux noirs du garçon et les agita avec fierté. Même la lune semblait retenir sa lumière, éclipsée par la lueur qui flamboyait dans le regard d'Arthur. Celui-ci sourit.
  Et brusquement, il s'élança. Son poing s'enfonça dans le ventre du capitaine de l'équipe, qui s'effondra à la renverse. Le temps que les autres joueurs interviennent, Arthur avait déjà rué son adversaire de coups de pied. Ce dernier avait perdu connaissance, ce qui n'empêchait pas l'adolescent frénétique de continuer à le frapper. Il ne s'arrêta que pour parer de son bras une attaque portée par un autre footballeur, qu'il repoussa d'un coup de genou dans le menton. Un troisième en profita pour lui asséner un coup de tête à l'arrière du crâne. Sous la violence du choc, ce fut lui qui tituba et s'effondra. Arthur, lui, sentit à peine ce contact. Il se contenta d'en attraper un quatrième et de lui montrer comment exécuter un vrai coup de tête en lui brisant l'arrête du nez. Le reste du groupe, effrayé, recula d'un pas. Arthur sourit et avança calmement dans leur direction. Ses yeux reprirent leur couleur émeraude habituelle.
  Un cri retentit brusquement :

- Qu'est-ce qui se passe ici ?!

  Valentin, à la fois surpris et furieux, accourut avec son ami Leo. L'un des footballeurs essaya vaguement de défendre ses camarades :

- C'est lui, s'exclama-t-il en désignant Arthur, il nous a attaqués !
- Bah voyons, répondit Leo en riant, ce petit gringalet, seul face à un groupe de sportifs de haut niveau, il vous aurait provoqué pour vous foutre la raclée du siècle ?
- Vous êtes ivres, constata Valentin. Déguerpissez d'ici tout de suite.
- Mais c'est...
- Chic, jubila Leo en faisant craquer ses poings, y'en a un qui a du mal à comprendre. Je lui fais rentrer tout ça dans sa petite tête ?
- Je vous préviens, annonça Valentin, mon ami est furieux parce qu'il vient d'être très frustré sexuellement. La fille qu'il a passé l'après-midi à draguer n'a pas été intéressée par lui, finalement. Je ne suis pas persuadé que j'arriverai à le retenir longtemps.

  Les footballeurs considérèrent posément l'affaire en se disant que si tous leurs ennuis étaient venus des histoires de cœur contrariées de leur capitaine, ils risquaient également de prendre fin avec les histoires de cœur contrariées d'un autre homme. Déjà peu enclins à continuer la bataille suite aux prouesses d'Arthur, la simple idée de devoir affronter ce colosse qu'était Leo acheva de les convaincre de partir. Ils ramassèrent les quelques joueurs inconscients et se retirèrent sans faire plus d'histoires. Valentin se tourna vers Arthur, inquiet :

- Est-ce que ça va ?
- J'ai un peu mal au dos, c'est tout.
- Tu veux qu'on t'accompagne ?
- Non, c'est pas la peine, je te remercie. On se retrouve au King's Breath ?
- Ca marche, à tout à l'heure alors !
- A plus vieux, lança également Leo, on prend un peu d'avance !

  Les deux amis se mirent en route. Arthur soupira et continua son chemin en direction de l'internat. Il était en retard, à présent.

*


  Maintenant que la nuit était tombée, Hélias cherchait à se perdre dans son manteau, errant à travers les rues. Il repensait sans cesse à la scène de cette après-midi. Le footballeur l'avait regardé, il en était certain. Alors pourquoi ne l'avait-il pas vu ? Comment avait-il réussi à passer inaperçu alors que l'autre se trouvait à moins d'un mètre de lui ? Impossible, absurde, mais pourtant vrai...

- Hé, lui demanda un homme fatigué, t'aurais pas une petite pièce ?

  Hélias baissa les yeux. Un mendiant se tenait assis sur le sol, face à lui. Des cheveux sombres et gras, une barbe de plusieurs jours mal rasée, des habits rapiécés et troués, mais un regard vif, hypnotique. Sans savoir pourquoi et sans y prêter attention, Hélias lui jeta négligemment une pièce avant de repartir, perdu dans ses pensées. Le mendiant attrapa la pièce au vol et, pour remercier son bienfaiteur, s'exclama :

- Au fait, joli coup, cette après-midi. L'invisibilité, c'est ça ?

  Hélias s'interrompit brusquement et revint sur ses pas. Stupéfié, perdu, il demanda brusquement :

- Comment est-ce que vous savez ?!
- Pas besoin d'avoir un pouvoir, pour être invisible. Suffit d'être un clochard. Si tu veux vraiment voir quelque chose d'impressionnant, regarde donc ça.

  Le mendiant tenait encore la pièce qu'Hélias lui avait donnée. Une fine couche d'or l'enveloppa brusquement. Satisfait, il la fourra dans sa poche et adressa un clin d'œil à l'adolescent :

- Alors, qu'est-ce que t'en dis ?
- Co... Comment ?
- On m'appelle Midas. Je peux changer la composition d'un objet. Déstructurer la matière et la recomposer, dompter la molécule et l'atome. Et toi, tu peux rester invisible à condition de ne pas bouger. Je sais, je suis bien mieux loti, l'univers a un sens de l'humour particulier, tu ne trouves pas ?
- Est-ce que...
- Est-ce qu'il y a d'autres personnes comme nous ? Dans cette ville, des dizaines, peut-être même des centaines. Mais en général, elles essaient de se montrer plus discrètes que toi. Je ne te donne pas un mois, si tu n'apprends pas à te faire moins voyant. Ca tombe bien tu me diras, pour un gars invisible.
- Est-ce que...
- Est-ce que je pourrai t'apprendre à maîtriser ton pouvoir ? Faut voir. D'abord, commence par apprendre à finir tes phrases. Ensuite, rien n'est gratuit dans ce monde, mon garçon.
- Je suis pas très riche, mais j'ai un peu d'argent de côté, si jamais...
- Allons, allons, est-ce que tu crois qu'un tel pouvoir a un prix ? Ton argent ne m'intéresse pas. Si je dois t'entraîner, j'exige quelque chose de beaucoup plus gros que quelques piécettes.
- Quoi ?
- Un sandwich. Au poulet. Tous les soirs.

*


  Arthur, escorté d'Alexia, d'Ilena et d'Emily, poussa les portes du King's Breath et entra dans le bar d'un pas décidé. Une musique sympathique, aux accents rocks très rétros, tissait une toile de fond agréable et relativement discrète. Plusieurs étudiants dansaient avec énergie sur la piste au fond de la pièce, mais tous les quatre préférèrent débuter la soirée en rejoignant leur groupe d'amis.
  Valentin accueillit Alexia avec un sourire radieux, dont l'intensité baissa imperceptiblement quand il réalisa qu'Arthur ne les avait pas accompagnés parce qu'il les avait accompagnées. Leo en arriva à la même déduction, car il lança joyeusement en levant son verre :

- Recoucou Arthur ! Saluuut les filles ! Oh tiens, regarde Valentin, on dirait que tu t'es fait piquer ta cavalière. Arthur, petit veinard, tu nous avais pas dit que tu passais du bon temps avec la belle Alexia !

  Calmement, Alexia attrapa un verre à moitié plein qui traînait et, d'un mouvement très harmonieux, en jeta le contenu à la figure de Leo. Celui-ci resta d'abord silencieux, trop occupé à se sécher les yeux, mais Kepler, l'étudiant passionné d'astronomie, lâcha son télescope et cria à Alexia :

- Hé ! Mon jus de pomme !
- Merde, rajouta Leo, elle m'a jeté du jus de fruit à la gueule ! Encore ça aurait été de l'alcool, j'aurais accepté, mais là, du jus de pomme, c'est quand même un putain de manque de respect !
- Désolé pour ton verre, Kepler. Je t'en paie un autre. Serveur !
- Au fait, demanda Arthur, qu'est-ce que tu fais avec un télescope dans un bar ?
- Y'a un trou dans le toit, si j'arrive à me positionner correctement, j'arriverai à mater le ciel.
- Si c'est pas malheureux quand même, ne put s'empêcher de commenter Leo, mater le ciel quand il y a autant de filles avec des jupes si courtes...

  Un serveur apporta un verre de jus de pomme. Alexia l'attrapa et le jeta à la figure de Leo, avant de demander à ce même serveur :

- Un autre, s'il vous plaît.
- Merde, répéta Leo, tu pourrais pas faire ça avec du whisky ?
- Ca y est les gars, s'écria Kepler, j'ai le trou en gros plan !

  Ilena jeta le contenu de son propre verre sur Kepler, qui recula en hurlant. Alexia la questionna du regard :

- Mais enfin, tu sais bien que Kepler parlait du trou dans le toit ?
- Oh oui, mais j'avais envie d'essayer, moi aussi. C'est marrant en fait, on devrait faire ça plus souvent.
- Hum, remarqua Arthur, ça va finir par vous coûter cher, non ?
- Il me reste un fond de coca, répondit Emily, tu veux aussi ta part ?
- De toute façon, répliqua Leo, Valentin a dit qu'il paierait à boire à toutes les filles, ce soir. Il veut choper, je crois !
- J'ai dit à boire, corrigea Valentin, pas à jeter.
- Hé garçon, l'ignora Leo, mon pote ici présent paie une tournée générale pour tout notre petit groupe. Apportez ce que vous avez de plus fort !

  La soirée se déroula dans le rire et la bonne humeur. Leo continua de se prendre plusieurs verres dans la figure. Kepler se fit expulser du bar parce que son télescope ressemblait trop à une caméra hybride qui lui permettrait de filmer sous les jupes des filles. Arthur et Valentin essayèrent bien d'inviter Alexia à danser, mais la remarque de Leo semblait l'avoir refroidie et elle n'accorda même plus un vrai sourire aux deux garçons. Au bout de quelques heures, la plupart des adolescents avaient quitté la pièce. Arthur, qui n'avait bu que du jus de fruit, leva haut son verre et trinqua avec Leo, légèrement ivre :

- A Lévy !
- A Lévy ! Heu, c'est qui, déjà ?
- Mon meilleur ami. C'est lui qui m'a convaincu de venir.
- Et pourquoi qu'il est pas là, ton meilleur pote ?
- Parce qu'il a disparu. La police pense qu'il s'est noyé. Ou qu'il s'est fait enlever par des esclavagistes, la main des titans, si je me souviens bien.
- Ah merde, ça, c'est pas jojo... Je connais ces types, c'est pas des gentils, tu peux me croire !

  Arthur s'immobilisa brusquement. Leo lui semblait un peu joyeux et maladroit, mais il n'était pas totalement ivre et il devait posséder une forte résistance à l'alcool. Il y avait encore une chance que ce qu'il raconte soit vrai.

- Sérieusement, tu as déjà eu affaire à eux ?
- Bah je viens des bas-fonds. Chez moi, tout le monde les connaît. Mais d'habitude, on préfère les éviter. Sont dangereux. Très dangereux.
- Est-ce que tu sais où ils cachent leurs esclaves ?
- Evidemment. Leur repaire, c'est une discothèque, le Bacchanalia que ça s'appelle. Le sous-sol est bien isolé et ils y entassent tous ces pauvres gens. Mais impossible d'y entrer si le boss ne t'escorte pas jusqu'aux cages. Tout le monde est au courant, même la police, mais elle a trop les jetons pour intervenir.
- Merci du renseignement.
- J'te conseille de pas y aller. J't'aime bien petit, mais t'es du genre gringalet, à toi tout seul, t'arriveras jamais à rien. Ils sont plusieurs dizaines, avec de quoi se défendre. Sans compter qu'ils ont pas mal d'appui dans le quartier, des mecs qui sont piégés dans ce réseau et qui n'ont aucune envie qu'on dévoile leurs sales petites magouilles.
- Ne t'en fais pas, je ne suis pas fou. Pour qu'un homme seul se rende là-bas, il faudra qu'il soit assez fort pour vaincre une bande d'athlètes en un seul coup et assez résistant pour que les bâtons se cassent en le frappant.
- Ouais, autant dire un mec capable de péter la lune en deux ! Et pourquoi pas un Aédian, hein, tant qu'on y est ?

  Arthur se joint à son rire et trinqua à nouveau avec lui. A travers le trou dans le plafond, il observa de loin les étoiles. Le firmament lui semblait plus souriant, aujourd'hui.

Dernière mise à jour de cette page le 16/08/2009

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