Chapitre IV

Tableau "Saisissez ses secrets"

~ Vendredi 29 juillet, an 56 ~


  Un homme dénommé Lélio descendit les marches qui le menèrent jusqu'à la cave. Passant devant un miroir, il observa son reflet. D'épais cernes trahissaient son manque de sommeil. Ses cheveux grisonnants lui rappelaient chaque jour qu'il faisait partie des malheureux qui avaient sauté par-dessus la ligne maudite séparant les jeunes des plus de 40 ans. Simplement vêtu d'un peignoir sale, il était à la recherche d'une bouteille d'alcool assez forte pour le réveiller.
  Depuis plusieurs mois, seule cette boisson lui permettait d'avancer. Il n'avait plus écrit un article depuis presque un an, à part quelques rapides papiers pour des mariages et des enterrements. Même les journaux à scandale ne voulaient plus de sa plume. Bientôt, il devrait se considérer comme chômeur. Sa femme, qui l'avait compris avant lui, avait préféré le quitter voilà six semaines. Comme si cela ne suffisait pas, son frère avait décidé de lui rendre une petite visite dans la matinée.
  Lélio soupira et posa la bouteille sur la table du salon. Il aimait beaucoup son frère, mais il appréciait beaucoup moins la route que celui-ci avait empruntée. Depuis quelques années, il travaillait pour la mafia, Lélio l'avait bien compris. Il n'était pas vraiment quelqu'un de très haut placé, non, juste un petit coursier, qui n'avait pas encore de sang sur les mains. Mais il recevait assez d'argent pour vivre plus que convenablement. Et cet argent, il le jetait par les fenêtres. Le mois dernier, il s'était acheté une voiture rouge. Très peu de gens avaient une voiture, à Tholys. En fait, depuis que les Aédians avaient détruit le monde et les avaient forcés à vivre dans une cité minuscule, l'intérêt de posséder son propre véhicule motorisé s'était considérablement amoindri.
  Parfois, Lélio rêvait de ce qu'aurait été sa vie si les Aédians ne la lui avaient pas volée. Il était trop jeune pour avoir connu le monde avant sa destruction, mais il aimait l'imaginer. Des forêts vertes qui s'étendaient à perte de vue remplaçaient ce désert aride et meurtrier, il pouvait alors se balader partout sur la planète, voler d'un continent à l'autre en quelques heures...
  Lélio secoua la tête et vida un verre d'absinthe pour chasser ces beaux rêves. Il savait déjà ce qui allait arriver. Dans quelques instants, son frère allait sonner à la porte. Il le saluerait avec chaleur et lui présenterait de manière clinquante une nouvelle acquisition hors de prix. Une nouvelle fois, Lélio essaierait de le convaincre de quitter la mafia, et une nouvelle fois, Karim lui soutiendrait que c'était impossible.
  La sonnerie retentit partout dans la maison. Lélio se leva, déjà fatigué, et ouvrit la porte.
  Son frère entra à toute vitesse, paniqué. Il examina rapidement la pièce du regard, puis referma lui-même la porte. Lélio fronça les sourcils :

- Quelque chose ne va pas, frérot ?
- Tu es seul ?
- Oui.
- Tu es sûr que ta maison n'est pas sur écoute ?
- Bien sûr que non, quelle idée ! Qu'est-ce qui t'arrive, tu as l'air complètement effrayé ?
- Je... J'ai fait une bêtise, Lélio. Hier, ils... Ils m'ont demandé de tuer quelqu'un et j'ai...
- Ne me dis pas que tu as...
- Non, bien sûr que non ! J'ai refusé de tirer et je me suis enfui ! Seulement la mafia me considère comme un traître maintenant, et ils veulent ma peau !
- Calme-toi, frérot. Ca fait des années que je te propose de les faire tomber, je crois que c'est le moment. Il faut que tu me dises tout. Je ferai publier l'article, la police te protégera et quand ces salauds seront sous les verrous, tu seras enfin en paix.
- Tu... Tu ne comprends pas, Lélio ! Ces types sont partout ! Personne ne peut les arrêter !
- Allons, arrête un peu de...

  Il fut interrompu par la sonnerie de la porte. Karim sursauta, paniqué. Très bas, il murmura :

- Tu attends quelqu'un ?
- Personne. Tu es le seul qui ait mis les pieds chez moi depuis six semaines.
- Alors qui...
- Police ! Ouvrez, monsieur Labraid !

  Karim n'osa même pas parler. A toute vitesse, il se cacha dans un placard. Calmement, Lélio entrouvrit la porte. Trois agents de police l'attendaient dehors. L'inspecteur Edgeworth montra son badge, puis il prit la parole :

- Nous recherchons un dangereux meurtrier, qui a abattu trois personnes dans un magasin au centre-ville avant de prendre la fuite.
- Je n'ai vu personne depuis que ma femme m'a quitté, il y a six semaines, qu'est-ce qui vous fait croire que j'aurais pu être en contact avec votre meurtrier ?
- Parce qu'il s'agit de votre frère, monsieur Labraid. Karim Labraid a été accusé de triple homicide par plusieurs témoins visuels.

  Lélio lâcha son verre, qui explosa en mille morceaux sur le perron.

*


- Dépêche-toi Alexia, on va être en retard ! On a promis à Gilgamesh d'être à l'hôpital à neuf heures !
- Pars devant Lilly, je te rejoindrai dès que j'aurai fini !

 Son amie secoua la tête mais s'exécuta, laissant Alexia seule dans la salle de bain. L'adolescente soupira et se regarda dans le miroir. Elle était habillée, coiffée, mais manifestement pas prête. Pas prête à affronter une nouvelle journée aussi épuisante que les précédentes. De longs cernes assombrissaient son visage pâle. Depuis quelques semaines, elle se sentait de plus en plus fatiguée, à tel point qu'elle commençait à craindre d'être victime d'une maladie.
 Lentement, elle sortit sa brosse à dents et la trempa avec un peu d'eau.
 Brusquement, elle se retourna et envoya derrière elle plusieurs gouttes.
 Une adolescente se tenait dans son dos. Pas n'importe quelle adolescente, en vérité. Elle-même. Son double se baissa et évita les perles glacées qui fusaient dans sa direction. La véritable Alexia lui jeta un regard meurtrier :

- Vous avez cinq secondes pour me donner une explication crédible à votre présence dans ma chambre et sous mes propres traits.
- Jolis glaçons. Tu maîtrises plutôt bien ton pouvoir.
- Quatre secondes.
- Calme-toi, je ne suis pas venu ici t'agresser, si c'est ce que tu crains. On m'appelle le Jabberwocky, je suis simplement venu te mettre en garde.
- Contre quoi ?
- Contre toi-même. Ton pouvoir n'est pas discret. Tu essaies de le cacher, et c'est une bonne chose, mais que tu t'en rendes compte ou non, tu l'utilises trop souvent. Je t'ai repérée si rapidement parce que c'est dans la nature de mon pouvoir. Mais ils ne tarderont pas non plus à te trouver.
- Qui ça, “ils” ?
- Ca ne sert à rien que je te donne des noms ou des visages. Ils peuvent être n'importe qui. Ils ont des agents un peu partout et je n'en connais qu'une dizaine. Ils nous chassent. Ils cherchent les gens qui ont un pouvoir, comme nous, et quand ils mettent la main dessus... Et bien ce n'est pas du joli, crois-moi. Prends garde et ne fais confiance à personne. Particulièrement pas aux gens qui prétendront pouvoir te comprendre et t'aider, et encore moins s'ils portent une paire de gants noirs.
- Et pourquoi je vous ferai confiance à vous ?
- Parce que je ne prétends pas venir te sauver. Chacun sa merde et j'ai assez à faire avec la mienne. Bonne chance pour la suite.

 Alexia tendit la main dans sa direction. Trop tard. Son double disparut. Instantanément. Ombre fuyante qui cesse brusquement d'exister. Comme s'il n'avait jamais été là.

*


  Arthur était en train d'enfiler son manteau quand Lilly entra dans sa chambre d'hôpital. L'adolescent se retourna et lui sourit :

- Hé, salut. Comment vas-tu ?
- En pleine forme, comme toujours ! C'est à toi qu'il faudrait demander ça, Gilgou !
- Ne t'en fais pas, mes blessures guérissent à toute vitesse. Regarde, il y a une semaine et demie, la moitié de mes os étaient en miettes, aujourd'hui, on m'a enlevé mon plâtre.
- C'est incroyable que tu sois si vite sur pied, je n'en reviens pas !
- Je suis une force de la nature, ajouta Arthur en riant, que veux-tu !
- C'est quand même pas de chance que tu te sois fait passer à tabac dans les bas-fonds...

  Le sourire d'Arthur s'envola au souvenir de cet évènement si douloureux. Il n'avait pas cherché à élaborer un mensonge trop complexe. Il s'était contenté de dire la vérité aux médecins et à ses amis, en omettant bien sûr de préciser que ses agresseurs faisaient partie de la main des titans et qu'il avait survécu en s'immobilisant quelques secondes dans les airs.
  Afin de se changer les idées, l'adolescent préféra bifurquer et aborder un tout autre sujet :

- Alexia n'est pas là ?
- Si, si, elle est partie un peu plus tard, mais elle va arriver. Je la trouve un peu patraque, en ce moment...
- A vrai dire, moi aussi. Elle est malade ?
- Je n'en sais rien, j'espère que non...

  L'adolescente entra juste à ce moment, interrompant leur conversation. Arthur comme Lilly lui adressèrent un sourire heureux. Elle referma la porte derrière elle et demanda :

- Alors Arthur, ça y est, tu quittes l'hôpital ?
- Oui, je n'en pouvais plus d'être coincé entre ces quatre murs, encore une semaine de plus et je devenais fou !
- Je suppose que tu n'as rien prévu pour cette après-midi. Lilly m'a proposé de visiter quelques jolis quartiers, ça te tente de venir ?

  Réjoui qu'Alexia l'invite à les accompagner, Arthur allait répondre par l'affirmative, lorsqu'il se rappela qu'en réalité, il avait déjà élaboré des projets pour cette après-midi. Sa défaite contre Saturne lui avait donné une bonne leçon. Il s'était jeté tête baissée dans la gueule du loup, et ce dernier s'était régalé de ses entrailles. Il ne restait plus que cinq jours à Arthur pour sauver son ami, car sinon, le 3 août, il serait vendu comme esclave et sans doute impossible à retrouver par la suite. Il n'avait donc que cinq jours pour devenir plus puissant que Saturne. Il allait devoir s'entraîner sans relâche pour être en mesure de prendre sa revanche une fois l'échéance arrivée à son terme.

- Désolé Alexia, mais en fait, j'ai déjà prévu quelque chose pour cette après-midi.

  L'adolescente haussa simplement les épaules.

- Ca ne fait rien. Rétablis-toi bien, surtout. Et évite de trop forcer, d'accord ?

  Arthur répondit par un sourire.

*


- Frérot, je crois qu'il faut qu'on parle !

  Karim osa timidement sortir la tête du placard dans lequel il était resté cacher depuis plusieurs heures.

- Tu devrais faire comme si je n'étais pas là, c'est très risqué de...
- Tu m'avais dit que tu n'avais pas tué ces gens !
- Mais je l'ai pas fait, je te jure !
- Alors pourquoi la police te recherche pour ce triple meurtre ?
- Je te l'avais dit Lélio, ils sont puissants, très puissants... Ils ont des contacts partout. Même la police est à leurs ordres...
- Ne t'en fais pas, s'il existe une chance contre laquelle ils ne pourront pas lutter, c'est bien la lenteur des processus administratifs. Ils n'auront pas de mandat de perquisition avant un ou deux jours, il faut en profiter. Est-ce que tu as un plan pour la suite ?
- Je... Non, je suis complètement perdu, je sais pas quoi faire...
- Il faut les faire tomber, frérot. Tous. C'est la seule solution. Tu vas me dire tout ce que tu sais, puis...

  La sonnerie de l'entrée interrompit une nouvelle fois Lélio. Ce dernier se retourna, surpris, lorsque la voix de l'inspecteur de ce matin résonna :

- Police, ouvrez ! Nous avons de bonnes raisons de penser que notre meurtrier se cache en ce moment dans votre maison !
- Et moi je vous assure que ce n'est pas le cas, alors si vous n'avez pas de mandat de perquisition, je refuse de...
- Je vous arrête de tout de suite, l'auteur de torchons, nous avons un mandat. Ouvrez immédiatement cette porte ou nous serons dans l'obligation de la forcer.

  Lélio et Karim se consultèrent mutuellement du regard. Aucun mot n'avait besoin d'être échangé. Tous deux savaient ce qui leur restait à faire.
  Quelques minutes plus tard, la police réussit à enfoncer la porte. Mais ils ne trouvèrent qu'une maison vide. La porte de derrière, encore agitée, leur dévoila bien vite le chemin qu'ils avaient suivi pour s'enfuir. L'inspecteur s'empara de son téléphone portable :

- Ici l'inspecteur Edgeworth. Appelez toutes les unités. Le suspect vient de s'enfuir avec son frère. Je veux des patrouilles dans toute la ville. Il faut boucler ces salauds avant qu'ils ne fassent d'autres victimes, c'est bien compris ?

*


  En ce début d'après-midi radieux, Lilly et Alexia s'amusaient à explorer tous les petits quartiers de la ville, profitant toutes deux de ce jour de repos pour planifier une sortie à travers la banlieue de la ville. Alexia avait d'abord exprimé une certaine réserve quand son amie lui avait proposé de passer l'après-midi dans cet endroit qui souffrait d'une si mauvaise réputation, mais en vérité, Lilly semblait connaître ces rues comme sa poche et lui dévoilait de superbes quartiers. Cette petite ballade innocente convenait parfaitement à Alexia, qui pouvait ainsi mettre de côté pendant quelques heures sa mystérieuse rencontre avec ce Jabberwocky.
  Tandis que les deux adolescentes sirotaient chacune un verre de jus glacé sur une murette, profitant des égards chaleureux du sieur Soleil, Lilly fut interrogée par son amie :

- Comment se fait-il que tu connaisses si bien cette partie de la ville ? Je croyais que tu habitais avec tes parents dans les quartiers chics ?
- C'est bien le cas, mais Grosminet et moi, on a beaucoup traîné dans le coin, donc je commence à le connaître, depuis le temps !
- Tu me parles toujours de ce Grosminet, mais je ne l'ai toujours pas rencontré.
- C'est vrai ? Il faut dire que pendant les cours, on ne se voit pas trop lui et moi, mais je dois le rencontrer ce soir au King's Breath, à 18h, tu n'as qu'à venir aussi ! Tu verras, c'est vraiment quelqu'un d'adorable, un vrai nounours, sensible comme tout ! Il me fait un peu penser à ton Arthur, parfois.
- Tu l'as déjà dit. Pour la centième fois, ce n'est pas mon Arthur. Si tu veux même tout savoir, j'apprécie sa compagnie, mais je n'ai aucune envie de sortir avec lui. Je ne pense pas qu'il soit assez fort. Moralement, je veux dire.
- Je pense qu'il est plein de ressources, moi ! Crois-moi, je suis assez douée pour cerner rapidement les gens.
- J'avais remarqué, oui. J'ai un peu soif, il n'y aurait pas un endroit où on pourrait acheter à boire, près d'ici ?
- Si, il y a une petite épicerie, juste là.

  Alexia sauta du haut de la murette et tendit sa main à Lilly pour l'aider à son tour à se redresser. Elles n'eurent pas à marcher bien longtemps pour atteindre la petite épicerie. Le caissier et gérant, à moitié endormi par la chaleur qui s'abattait sur la ville, surveillait d'un œil morne les quelques clients qui déambulaient dans les rayons. Une scène parfaitement monotone, en somme.
  Jusqu'à ce que deux individus encagoulés et armés fassent irruption dans l'épicerie. Ils tirèrent quelques coups de sommation dans le plafond, puis visèrent l'épicier ainsi que les clients. L'un d'entre eux hurla :

- File-nous la caisse, et que ça saute !
- Oui... Oui monsieur !
- Et vous là, les bourges ! Mettez tous vos bijoux dans ce sac ! Pas de blague, sinon on hésitera pas à vous trouer le corps, compris ?!

  Alexia recula d'un pas. Sa main se posa sur une bouteille d'eau minérale. L'un des deux voleurs se dirigea vers elle. Dans son sac brillaient bagues et colliers.
  La bouteille d'eau explosa. Des pics de glace s'écrasèrent un peu partout autour d'elle. Certains finirent leur course dans le corps du bandit. Il hésita, chancela et s'effondra.
  Alexia resta immobile, regardant ce corps blessé à ses pieds. Elle n'avait même pas songé un instant à ce qu'elle voulait faire. Son corps avait réagi instinctivement. Presque contre son gré...
  Personne n'avait été témoin de la scène, la disposition des étals avait masqué l'attaque. Mais le second voleur, s'apercevant que son collègue ne disait plus rien, décida d'aller le retrouver.
  Il aperçut son corps immobile près d'Alexia. Prit d'un brusque excès de rage, il leva son arme vers l'adolescente. La main de cette dernière se posa sur une autre bouteille...

- Arrêtez, cria Lilly, ne faîtes pas ça !

  Le bandit se retourna et changea de cible pour la viser à elle, répliquant aussitôt :

- Ta gueule, la blondinette ! Je sais pas ce que ta copine a fait à mon partenaire, mais elle va payer pour ça !
- Vous n'allez pas tirer. Votre ami est mal en point, mais si vous l'amenez à un hôpital rapidement, il peut s'en sortir.
- Et je devrais vous laisser tranquille, c'est ça ? Donne-moi une bonne raison pour faire ça !
- Parce que vous n'êtes pas un tueur. Juste quelqu'un de désespéré.
- Elle se prend pour une psy maintenant, la gamine ? Boucle-la ou je te descend avec ta copine !
- Juste un homme perdu, comme tant d'autres dans ce quartier et tant d'autres dans cette ville.
- Qu'est-ce que tu sais de ma vie, hein, pétasse ?
- Certains auraient choisi de mettre fin à leurs jours, s'ils avaient éprouvé le même désespoir. Mais pas vous. Vous êtes fort, mais vous n'êtes pas capable de diriger cette force. Alors c'est elle qui vous dirige. Elle s'échappe de vous et elle frappe tout ce que vous entoure. Même vous, elle vous frappe. Vous ne pouvez plus supporter votre propre violence, mais vous ne savez pas vivre autrement. On ne vous pas l'a appris.
- Qu'est-ce que... Bordel, qu'est-ce qui te fait croire que tu me comprends, hein ?!
- En fait, vous avez peur. Peur des autres, peur de vous. Alors vous réagissez instinctivement. Vous frappez. Vous laissez votre force déborder. Parce qu'elle vous donne l'illusion du réconfort. Mais la force n'est pas une bonne mère. Elle vous abandonne toujours. Vous le savez, dans le fond, n'est-ce pas ? Vous vivez au jour le jour, sans jamais penser à ce qui va suivre, parce que vous n'avez rien sur quoi vous appuyer pour construire vos lendemains.
- Putain, mais tais-toi, tais-toi !
- Votre colère est apaisée, maintenant. Respirez lentement et observez simplement la situation. Nous ne sommes pas une menace. Personne ici ne connaît votre visage ou votre identité. Jamais la police ne vous retrouvera pour une simple tentative de braquage qui n'a débouché sur rien. Prenez votre ami et amenez-le jusqu'à l'hôpital le plus proche.
- Tais-toi... Tais-toi...
- Une fois là-bas, vous réfléchirez, d'accord ? Profitez de ces quelques moments d'accalmie, de ces instants où votre force ne vous dévore pas. Il est temps pour vous de faire le point et de recommencer à penser à demain.

  Le voleur attrapa son ami blessé, enroula son bras autour de son épaule et, ensemble, ils se traînèrent jusqu'à la sortie. Au bout de quelques minutes, le calme revint. Alexia regarda son amie avec stupéfaction :

- Comment as-tu fait ça ?

  Lilly soupira.

- Je te l'ai dit. J'ai toujours été douée pour comprendre les gens.

  Alexia savait que cette réponse n'était pas suffisante. La scène qu'elle venait de vivre était encore plus irréelle que celle de ce matin. Lilly, pourtant, lui adressa un de ses sourires rayonnants dont elle avait le secret et reprit, comme si de rien n'était :

- Au fait, tu as trouvé de quoi boire ?

*


  Le soleil se préparait à ses terminer son voyage. Dans quelques heures, la nuit engloutirait la cité. Mais pour l'heure, il continuait encore à propager sa lumière partout sur la ville. Arthur, pourtant, se tenait à l'abri de rayons, caché derrière les épaisses ramures des arbres.
  L'adolescent avait décidé de s'entraîner à l'abri des regards, et il avait jugé que le parc de la ville serait le meilleur endroit pour ne pas être observé. Ironie du sort, c'était dans ce même endroit où il avait failli perdre la vie qu'il allait s'entraîner à vaincre Saturne.
  Ses yeux s'ouvrirent brusquement, diffusant mille feux azurés. Arthur serra le poing et frappa un rocher face à lui. De minuscules fissures apparurent sur la pierre, mais rien de plus. Arthur recommença. Encore et encore. Aucun mot ne traversait son esprit. Rien qu'une image. Toujours la même. Celle de Saturne en train de sourire tandis qu'il le lâchait du haut de la falaise. Frapper. Encore et encore.
  Le rocher s'effondra. Arthur s'arrêta enfin. Ses mains étaient en sang. Combien de temps lui avait-il fallu pour détruire une misérable pierre ? Beaucoup trop. L'épiderme de Saturne se montrerait bien plus résistant. Et dans quelques jours, il aurait à le briser en un coup.
  Trois policiers débarquèrent brutalement. Arthur eut juste le temps d'éteindre le feu qui brillait dans son regard. En l'apercevant, l'un d'entre eux baissa son arme et courut dans sa direction :

- Jeune homme, attendez ! Je suis l'inspecteur Dick Edgeworth. Nous sommes à la recherche d'un dangereux criminel, nous pensons qu'il se cache ici avec son frère.
- Je n'ai vu personne, pour le moment. A qui ressemble-t-il ?
- La trentaine bien entamée, yeux marron, cheveux noirs, habits coûteux. Il a une tâche de naissance sous l'œil droit. Son frère est plus âgé d'une dizaine d'années, mal rasé, cheveux grisonnants. Si vous les apercevez, fuyez et alertez immédiatement la police. Ces hommes sont dangereux. Le jeune, surtout. Il est accusé d'un triple meurtre.
- Très bien, si je vois quoi que ce soit de suspect, j'appellerai aussitôt la police.
- Merci de votre coopération.

  Les trois policiers reprirent leur course à travers la nature. Arthur attendit quelques secondes, puis reprit son entraînement.

*


  Yvan regardait par la fenêtre. Elle était belle, la lune. Il l'aimait bien. Tous les soirs, elle essayait de prendre le contrôle des cieux, et tous les soirs, elle échouait. Ce qui ne l'empêchait pas de réessayer, encore et encore, inlassablement. Qu'il aurait aimé avoir sa force de caractère... Mais un nuage opaque passa devant elle et la déroba à son regard. Un éclair, alors, frappa la terre, accompagné d'une puissante averse. L'orage promettait d'être violent, peut-être même plus encore que celui qui avait frappé onze jours plus tôt.
  La sonnerie du téléphone le tira brusquement de ses rêveries. Surpris, Yvan fit quelques pas et décrocha :

- Oui ?
- Salut Yvan, c'est David. Figure-toi que j'ai oublié de reprendre mes DVD, hier !
- Aucun problème, je te les ramène demain, en cours.
- Tu es fou ? Une journée entière sans super héros, je vais pas tenir, moi !
- C'est qu'il est tard, et...
- T'en fais pas, je passe les chercher en coup de vent.
- Tu sais que j'habite dans un quartier assez mal famé ? Je ne voudrais pas que...
- T'en fais pas, je réquisitionne ma sœur. Allez, j'arrive tout de suite !

  Yvan haussa les épaules et raccrocha. Etrangement, il ne trouvait plus David aussi irritant, depuis qu'il avait appris qu'ils partageaient le même secret. Sa sœur, en revanche, continuait à l'intimider...
  Quelques minutes plus tard, on sonna à la porte. Yvan alla ouvrir d'un pas nonchalant.

- Salut.

  Il n'ajouta pas un mot. Ni David, ni Diane ne se tenaient face à lui. Mais un homme vêtu d'un long manteau noir, dont le visage restait masqué par une longue capuche.
  Il lâcha la croix blanche qui pendait à son cou.
  Et sa main se referma sur le visage d'Yvan.

*


  Lilly s'arrêta devant le bar du King's Breath, attendant patiemment que son amie la rejoigne. Elle en profita pour regarder discrètement le serveur. Un nouveau, sans doute. Un asiatique qui devait approcher la trentaine, grand et svelte, doté qui plus est d'un charmant sourire, qu'il agrandit quand il remarqua que la jeune fille l'observait.

- Vous désirez quelque chose, miss ?
- Un diabolo fraise, s'il vous plaît. Il n'y a pas grand monde, ce soir ?
- C'est un peu tôt encore.
- Oui enfin tout de même, le bar est complètement désert...
- Non, il y a un autre homme en train de lire, là-bas.

  Effectivement, Lilly vit une chevelure sombre et broussailleuse, perdue derrière un journal. Curieuse, elle s'approcha légèrement. L'homme en question devait avoir une petite quarantaine d'années, qui s'accompagnait d'un visage anguleux et froid. Un léger bouc trônait sur le bas de son visage. Ses yeux bleus paraissaient percer le journal, le mur et même la texture de l'univers. Lorsqu'ils se posèrent sur Lilly, celle-ci eut brusquement l'impression qu'une tempête de neige s'était levée et la dévorait peu à peu. Inconsciemment, elle recula d'un pas.
  Il se leva, dévoilant un très beau smoking. Ses deux mains étaient protégées par des gants en cuir noir. Il s'avança dans la direction de Lilly.

- Je... Je suis désolée monsieur, je ne voulais pas...
- Je suppose que vous êtes mademoiselle Lilly Adrastéia.

  La jeune fille recula à nouveau d'un pas. Elle n'aimait vraiment pas cette impression. Le fait que cet inconnu connaisse son nom ne faisait que l'inquiéter un peu plus.
  Soudain, elle sentit un bourdonnement dans sa tête. Un peu comme si à l’arrière plan de ses pensées, elle entendait vaguement un vieux tambour qui répétait sans cesse la même mélodie.
  Le barman, derrière eux, regarda l'autre homme :

- C'est bien elle.

  Celui qui portait des gants noirs plongea alors la main dans sa poche et en retira un petit coffret en métal. Il l'ouvrit calmement et sortit un morceau de cristal, brillant comme un rubis.
  Lilly ne savait pas ce qui lui arrivait. A la vue de ce cristal, elle chancela. Sa vue se brouilla. L'univers tout entier semblait lentement se décomposer. Une sensation, pourtant, émergeait de ce chaos naissant. La colère. Une haine incroyable et réprimée depuis des années. Cette fureur, elle appartenait à l'homme qui se trouvait en face d'elle, elle en était certaine. Au contraire, le barman semblait gêné, comme si cette scène le peinait, mais qu'il savait qu'elle était nécessaire...
  L'homme aux gants noirs referma son petit coffret et le rangea dans sa poche. Puis il hocha la tête en direction du barman.

- Elle a le gène et il est actif. Mademoiselle, veuillez nous suivre.
- Qui... Qui êtes-vous ?
- Nous aurons tout le temps pour les questions une fois que nous serons arrivés à destination.
- Et si je refuse ?
- Cette option n'est pas envisageable.

  Lilly, pourtant, l'envisageait. Fortement. A tel point qu'elle s'enfuit en courant vers la sortie.
  Le barman tendit la main dans sa direction. Brusquement, le léger son de tambour qui résonnait dans sa tête se mua en un véritable tonnerre. C'était comme si on foudroyait son esprit de l'intérieur. La douleur était insoutenable. Lilly tomba à genoux, plaquant les mains sur ses oreilles.

- Arrêtez, cria-t-elle, arrêtez !

  La suite se déroula en moins de trois secondes. Leo entra dans le bar. Il vit Lilly à terre et le barman en train de se concentrer sur elle en tendant la main. Il s'élança. Son poing heurta le visage du serveur avec une telle violence que celui-ci s'effondra sur le coup, le nez en sang.
  La douleur dans la tête de Lilly cessa aussitôt. Se redressant avec sa spontanéité habituelle, elle s'écria :

- Grosminet !
- Salut ma belle ! On dirait qu'il y a du boulot pour moi, ici ?
- Je ne sais pas qui vous êtes, déclara posément l'homme aux gants noirs, mais vous n'auriez pas dû intervenir.
- Je crois qu'il faut aussi que je te casse la gueule, le vioque ?

  L’interpellé retira calmement le cuir qui recouvrait sa main droite, dévoilant un étrange gantelet en acier noir. Au creux de sa pomme, un cercle lumineux irradiait d'une mystérieuse lueur bleue.
  Leo ne chercha pas une réponse à ce mystère. Il se contenta de se ruer sur l'homme au costume noir. Celui-ci tendit simplement la paume de sa main face au sauvage qui essayait de l'agresser. Une onde de choc s'en échappa et frappa Leo, qui s'écrasa contre un mur, à moitié assommé. L'homme au costume noir se désintéressa alors de lui et revint vers Lilly.

- Où en étions-nous ? Ah oui. Je vous demandais de me suivre. Si pour cela, je dois vous assommer comme pour votre ami, je le ferai sans hésiter.

  Il avança d'un pas, lorsqu'il vit un croissant de glace voler dans sa direction. Rapidement, il tendit le bras et envoya une onde de choc, qui fracassa l'obstacle.
  Alexia les sentait. Chaque molécule d'eau. Les flocons de glace se liquéfièrent et retombèrent sur le gantelet de l'homme au costume noir, avant de geler sur toute sa surface.

- Impressionnant, commenta son adversaire. Je ne sais pas qui vous êtes, ni comment vous avez fait pour atteindre une telle maîtrise de votre pouvoir sans vous faire remarquer, mais nous ne pouvons pas non plus vous laisser en liberté. Veuillez également nous suivre.
- Voyez-vous, répondit calmement Alexia, je ne pense pas que vous soyez en position de donner des ordres.

  Une insupportable douleur vrilla dans sa tête, la faisant brusquement tomber à terre. Le barman s'était relevé et la fixait du regard. Incapable de réagir, Alexia plaqua ses mains contre ses oreilles, empêchant un cri de douleur de franchir ses lèvres.
  La glace qui recouvrait le gantelet de l'homme aux gants noirs commençait lentement à fondre. Pas à pas, il avança vers Alexia.
  Leo se redressa. Son cœur battait plus vite que jamais. D'un ton narquois, il cria à l'attention de ses adversaires :

- Et bah, c'est tout c'que vous avez en réserve ? Va falloir faire mieux pour me stopper !

  Les deux agresseurs s'étaient immobilisés, fixant avec stupéfaction les yeux de Leo. Ils étaient noirs. Seul un fin trait argenté lui servait d'iris dans chaque œil.
  Celui-ci, ne comprenant pas la raison de leur surprise mais bien décidé à en profiter, attrapa l'homme aux gants noirs et le projeta à travers la salle comme un vulgaire jouet. Aussitôt, le barman tendit sa main vers lui. A nouveau, un bruit de tonnerre stria le cerveau de Leo, le paralysant complètement. Il hurla, dévoilant deux canines longues comme celles d'un félin. Il avança alors d'un pas.

- Déguerpissez, cria-t-il à l'attention des deux filles, je m'occupe du dernier connard !
- Mais, essaya de protester Lilly, tu...

  Alexia ne la laissa pas terminer. Elle remercia Leo du regard, prit Lilly par la main et s'échappa du bar en courant.
  Leo reporta son attention sur le barman, avançant lentement dans sa direction. A chaque pas qu'il faisait, ses ongles s'allongeaient, ses cheveux poussaient, la douleur diminuait. L'Asiatique n'eut que le temps de rouler sur le côté pour éviter un puissant coup de poing. Mais pendant les quelques secondes nécessaires pour esquiver cette attaque, il perdit son adversaire de vue. La douleur cessa. Leo bondit.
  Une onde de choc le faucha alors qu'il se trouvait dans les airs. Il s'écrasa lourdement par terre, brisant les lattes de bois sous son poids. Le temps qu'il se relève, l'homme aux gants noirs se trouvait à ses côtés. Il posa le cercle lumineux contre sa nuque.
  Une décharge électrique secoua Leo. Faiblement, il réussit à repousser son ennemi et à se dégager d'un pas vacillant.

- Il est résistant, commenta le barman en s'approchant. Rapide, aussi. On ne peut pas le laisser éveillé.
- Aucun problème.

  Une longue aiguille jaillit du gantelet de l'homme en noir. Leo se jeta sur eux. Elle se figea dans sa poitrine. Le jeune homme recula, tituba, s'effondra. La dernière chose qu'il aperçut, ce fut ses ongles reprendre une taille normale. Puis un voile noir s'abattit sur ses yeux.

*


- Rappelle-moi pourquoi est-ce que je t'accompagne, déjà ?
- Parce qu'ici, c'est dangereux ?
- C'est pas possible, t'es une vraie gamine ! J'ai déjà gardé des filles de...
- Quatre ans plus courageuses que moi, je sais, Diane. Tu devrais penser à renouveler ton stock de moqueries, de temps en temps.
- Dès que tu auras renouvelé ta personnalité. Tu as peur du noir depuis que t'es bébé et ça n'a pas changé, pourquoi est-ce que je devrais changer mes insultes, dans ce cas ?

  David soupira et frappa à la porte d'Yvan. A sa grande surprise, ce léger coup suffit pour l'ouvrir. L'adolescent fronça les sourcils et entra d'un pas prudent, lançant avec crainte :

- Yvan ? Yvan, tu es là ?

  La pièce était plongée dans les ténèbres. Soudain, un éclair déchira les cieux et illumina un instant deux silhouettes qui se tenaient contre la vitre.
  Un être entièrement vêtu de noir enserrait le crâne d'Yvan de sa main droite. David écarquilla les yeux et se jeta sur lui pour dégager son ami.
  L'homme en noir lui accorda même pas un regard. Il le repoussa d'une simple manchette grâce à son bras libre. David s'écrasa contre la table qui traînait dans le salon. Elle se brisa sous la violence du coup et l'adolescent se tut, assommé.
  Diane serra les poings. D'un pas décidé, elle avança vers l'homme encapuchonné et posa une main furieuse sur son bras.

- Et toi, le clown tout droit sorti d'un mauvais roman d'heroic fantasy...

  Elle ne finit pas sa phrase. La manche qu'elle tenait se désintégra brusquement. Plusieurs filets de sang coulèrent le long du bras de l'homme en noir. Celui-ci, surpris par la douleur, lâcha instinctivement Yvan et se retourna vers l'adolescente, qui recula d'un pas :

- C'est... C'est moi qui...

  Le bras gauche de l'homme en noir avait déjà cessé de saigner. Il dressa une main immense en direction de son crâne. Mais il n'eut pas le temps de la toucher.
  Yvan, aplati contre le sol, incapable de se redresser, avait néanmoins trouvé la force de tendre un doigt implacable vers celui qui avait essayé de le tuer. Une force mystérieuse pénétra dans le cerveau de l'homme en noir, qui chancela un instant.
  Diane en profita pour essayer de lui donner un coup de pied. L'autre réussit à l'éviter, mais si maladroitement qu'il tomba à la renverse. Il rampa jusqu'à la fenêtre et, sans la moindre hésitation, préféra sauter du troisième étage plutôt que de continuer cet affrontement qui tournait en sa défaveur.
  Diane se pencha à la fenêtre. Elle le vit s'écraser contre le sol, plusieurs dizaines de mètres en contrebas. Puis aussitôt, se redresser comme si de rien n'était et s'enfuir en courant, se fondant rapidement dans la nuit.
  David se releva, massant son crâne douloureux. Quant il vit Yvan gisant à moitié inconscient, il s'élança vers lui et lui tapota l'épaule :

- Yvan ? Yvan, est-ce que ça va ?

  Son ami entrouvrit les lèvres, essaya de parler, mais aucun son ne les franchit. Il se concentra et, avant de perdre connaissance, parvint à articuler un seul et unique mot :

- U... Uriel...

*


  Lilly rentra enfin chez elle, épuisée. Alexia et elle avaient beaucoup couru, pour semer leurs poursuivants. Elle avait cru que Leo les rejoindrait rapidement, mais il n'avait pas donné signe de vie. Sans doute était-il directement rentré chez lui, n'était-ce pas après tout la solution la plus prudente ? Elle ne pouvait pas songer un instant que quiconque ait pu terrasser Leo. Cette seule idée lui semblait absurde.
  Sa mère se dressa en la voyant arriver, visiblement en colère.

- C'est à cette heure-ci que tu rentres ?
- Pardon, maman.
- Tu crois que tu vas t'en tirer aussi facilement ? Je suis sûre que tu étais encore en train de traîner avec ce voyou ! Seigneur, qu'ai-je fait pour avoir une telle fille...
- On a rien fait, maman. Juste bu un verre au bar avec des amis...
- Bien sûr, c'est de boire un verre qui t'a laissée à bout de souffle et en sueur ? A partir d'aujourd'hui, tout va changer, crois-moi. Je t'avais déjà prévenue Lilly, si tu continuais sur la voie du démon, nous serions obligés de choisir quelqu'un pour te surveiller. Cela m'en coûte énormément, mais cela s'impose. Nous t'avons d'ores et déjà trouvé une nourrice. Elle a même accepté de venir à une heure si tardive pour te surveiller.
- Mais je...
- Pas de mais. Elle t'attend dans ta chambre. Tu as intérêt à te montrer polie et obéissante, sinon, je te promets que nous sévirons !

  Lilly baissa la tête. Elle savait qu'il ne servait à rien d'argumenter contre sa mère. Demain, elle essaierait de parlementer avec son père. Pour l'heure, elle monta humblement les marches qui la menaient à sa chambre.
  Sa nourrice l'attendait patiemment, assise sur une chaise, en train de feuilleter un livre. En apercevant Lilly, elle se releva et sourit. Il s'agissait d'une dame d'une quarantaine d'années, aux longs cheveux sombres et au visage agréable, vêtue d'un tailleur gris très strict.
  Instinctivement, Lilly recula d'un pas.
  Cette femme portait deux gants en cuir noir au bout des mains. Elle baissa les yeux, regarda ses gants, puis sourit à nouveau :

- Mon collègue m'a déjà averti que vous l'aviez croisé. Je me présente, Martine Erinye. Ce n'est pas mon vrai nom, bien sûr. Simplement un pseudonyme que j'utilise pour mon travail.
- Comment... Comment...
- Comment ai-je fait pour vous trouver ? Nous avons beaucoup de ressources, voyez-vous. Nous savons également beaucoup de choses sur vous, mademoiselle Adrastéia. Vous possédez un pouvoir étonnant, et vous devez sans doute vous poser beaucoup de questions. Nous pouvons répondre à ces questions. Il vous suffit de nous suivre.
- Je l'ai déjà dit à votre ami. Je ne vous fais pas confiance. Je refuse de vous suivre.
- Je crains que vous ne saisissiez pas tout à fait la situation, mademoiselle. Nous savons tout sur vous. Comme vous pouvez le voir, nous avons été capables d'entrer dans votre maison et de gagner la confiance de vos parents en une soirée à peine. Est-il vraiment nécessaire que nous menacions vos proches pour que vous acceptiez de vous montrer coopérative ?

  Lilly se tut. Elle venait finalement de comprendre tous les enjeux que suscitaient ses capacités. On l'avait poussée de force dans un jeu qu'elle n'aimait pas, mais si elle refusait d'avancer, toute sa famille et tous ses amis devraient en payer le prix...
  Martine referma la porte derrière l'adolescente, puis sortit une carte de visite de sa poche, qu'elle lui tendit.

- Rendez-vous demain, à 10h, devant le hangar numéro deux. L'adresse est indiquée sur cette carte. Venez avec votre amie, la jeune fille blonde capable de geler l'eau, et tout se passera bien.

*


  Nuit battante. Pluie noire. Rayons de lumière qui faisaient gicler le sang. L'homme encapuchonné et une autre silhouette se battaient au sommet d'un immeuble. Tous deux se rendaient les coups avec une égale violence.
  L'homme encapuchonné tomba à terre. L'autre leva le poing et porta le coup de final. Le manteau noir tomba à terre, vide. L'autre enserra la croix blanche comme un trophée de ce combat. Il l'observa attentivement.
  Sur la surface immaculée, il voyait un place au milieu du désert. Plusieurs cristaux rouges, hauts comme des arbres, brillaient sous le poids aride du soleil. Un symbole gravé dans la pierre trônait au centre de la place.
  Il représentait l'œil de Râ, enfermé dans un cercle.
  David s'éveilla brusquement.

*


  Arthur, exténué, se laissa tomber contre le rocher qu'il avait déjà suffisamment abîmé. La pluie qui coulait du ciel nocturne se chargeait d'éponger la sueur qui recouvrait son corps. Il avait si mal aux jambes qu'il ne se sentait plus la force de se relever. En revanche, il avait perdu toute sensation à l'intérieur de ses mains depuis longtemps déjà. Il baissa les yeux pour les regarder. Elles étaient en sang.
  Un éclair azuré tourna un instant autour de ses poings, puis s'évanouit dans la nuit. Arthur fronça les sourcils. Ce n'était pas le premier qu'il apercevait depuis le début de son entraînement.
  Un véritable éclair déchira le calme de la nuit. Arthur sursauta.
  Ses mains étaient devenues lumineuses. Elles irradiaient d'une douce lueur bleue. Des éclairs identiques dansaient quelques secondes autour d'elles, avant de disparaître et de renaître un peu plus tard. Stupéfait, l'adolescent contempla un instant ce phénomène merveilleux.
  Lélio et son frère couraient à travers la forêt. Ils savaient que maintenant que la nuit était tombée, ils arriveraient sans difficulté à se cacher des forces de la police, s'ils restaient dans le parc. Le temps de démonter le réseau formé par la mafia, en tout cas. Le tout, à présent, était de trouver un abri contre l'orage.
  Au hasard de leur course, ils débouchèrent sur une petite clairière. Ils s'immobilisèrent alors.
  Un adolescent se tenait face à eux. Pire encore, ses yeux et ses mains brillaient d'une mystérieuse lueur azurée. Karim sortit son revolver et le pointa sur le jeune homme, qui se releva aussitôt. Lélio se tourna vers son frère, effrayé :

- Frérot ! Frérot, calme-toi !
- Regarde ce... Ce monstre !
- En temps normal, j'aurais été le premier à m'intéresser à lui, je suis journaliste, je te rappelle ! Mais là, on a pas le temps !
- Tu comprends pas ! Ces types, ces... ces créatures de l'enfer, c'est la mafia qui les envoie !
- Quoi ?!
- Le jour où j'ai rencontré mon employeur, il y avait... il y avait un type, avec lui, capable de figer les balles de revolver d'un seul regard ! Je suis persuadé que ce monstre est aussi avec eux !
- Je ne suis avec personne, cria Arthur, baissez tout de suite cette arme !

  L'adolescent tendait son doigt en direction de l'homme qui le menaçait pour l'exhorter à obéir. Karim hésita. Lélio posa sa main sur son épaule.

- Il a raison, frérot. Baisse cette arme et partons. Il vaut mieux qu'on s'en aille sans faire d'histoire, tu ne crois pas ?

  Karim hésita quelques secondes, mais finalement, il baissa lentement son revolver.
  A cet instant, un éclair brisa à nouveau le silence de la nuit.
  Surpris, Arthur sursauta.
  Les éclairs qui tourbillonnaient autour de sa main s'élancèrent en avant.
  Son doigt était tendu vers Karim. Ce fut lui que frappa cette décharge d'énergie, le propulsant contre un rocher.
  Son corps s'enfonça dans la pierre et se brisa contre elle. Tous ses côtes perforèrent ses poumons. Son crâne se fracassa et sa cervelle s'échappa.
  Lélio se jeta immédiatement aux pieds de son frère. Karim l'implora du regard, mais il ne put prononcer le moindre mot. Ses yeux se fermèrent alors. Définitivement. Son sang coulait sur les mains de son frère, qui se mit à pleurer. Arthur, effrayé, s'enfuit en courant.
  Un dernier éclair zébra le ciel. Lélio se redressa alors et murmura une dernière fois à l'attention de son frère :

- Je te promets que je te vengerai, Karim... Je détruirai la mafia. Et pour cela, je traquerai tous ces types avec des pouvoirs surhumains. Je dévoilerai leur existence à la face du monde. Puis je m'assurai que tous les responsables paient pour ce qu'ils t'ont fait. Je te le promets, mon frère. Tous ces secrets seront balayés.

Dernière mise à jour de cette page le 22/08/2009

Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com - Signaler un contenu illicite - Voir d'autres sites dans la catégorie Littérature
Videos Droles - Clips musique - Cours création de site web