Chapitre V

Tableau "Un grain de sable"

~ Mardi 2 août, an 56 ~


  Le soleil brillait. Ses rayons ardents brûlaient perpétuellement une terre déjà ravagée.
  Le vent soufflait. Sa chaude haleine emportait avec elle le sable, qui fouettait les deux voyageurs téméraires.
  La chaleur régnait. Seule. Maîtresse absolue d'un désert implacable. Ses châtiments étaient aussi nombreux qu'inéluctables. La soif. La fatigue. Le délire. La peur, surtout.
  David, exténué, s'effondra contre une dune. Sa sœur, pour le réveiller, lui donna un petit coup de pied dans l'estomac. Puis un plus gros. Le troisième réussit enfin à lui arracher un grognement de douleur.

- Veut dormir...
- La ferme, crétin ! C'est toi qui as insisté pour qu'on aille dans le désert, tout ça à cause d'un rêve débile, alors tu te lèves et tu termines le voyage, sinon je te fais faire les derniers kilomètres à coups de pied dans le derrière !
- On est... encore loin ?
- D'après la carte que tu as volée dans les archives de la bibliothèque, on devrait arriver dans quelques heures, si tu te remues un peu.
- Elle a... 17 ans... cette fichue carte...
- Parce que depuis 17 ans, personne n'a été assez stupide pour remettre les pieds dans ce désert maudit ! A part toi, évidemment.
- Pas le choix... Mission...
- Ton rêve a intérêt à être exact cette fois-ci, parce que si tu m'as fait traverser le désert pour rien, je te préviens, je vais te faire tellement souffrir que tu regretteras cette promenade de santé !
- Suis sûr... La clef... Là-bas...
- Quelle clef ?
- Celle qui... nous montrera... la porte...
- Voilà qu'il commence à délirer, maintenant !

  Pour raffermir l'esprit de son frère, elle le frappa à nouveau dans le ventre. David, étourdi, accepta enfin de se relever. Il manqua de défaillir, mais sa sœur le rattrapa par le bras.

- J'ai dit non ! Hors de question que tu fasses une sieste maintenant.
- Montre-moi... carte...

  Diane soupira et, de son bras libre, extirpa une vieille carte repliée dans sa poche. David l'examina un moment, puis posa son doigt sur un point précis.

- Ici.
- Oui, c'est ce que je te dis. Plus que quelques heures de marche.

  David releva son doigt. Un rectangle avec un œil de Râ en son centre symbolisait la place qu'il avait vue dans son rêve. Mais pour plus de précisions, le dessinateur avait cru utile d'ajouter le nom de cet endroit maudit.
  Le temple des Aédians.

*


  Le pied de Lilly s'arrêta en l'air. La jeune fille hésitait. Alexia lui prit doucement la main et lui adressa un sourire réconfortant :

- Tout se passera bien.
- Comment peux-tu en être aussi sûre ? On ne peut pas savoir ce qui va se passer, lorsqu'on aura franchi cette porte...
- S'ils avaient voulu nous tuer, ils l'auraient déjà fait. De toute manière, ni toi, ni moi, n'arrivons à comprendre ce qui nous arrive. Ces gens ont peut-être des réponses.
- Depuis quand est-ce que tu peux geler l'eau ?
- Je ne sais pas exactement. Je m'en suis aperçue il y a deux mois, je crois. Et toi, depuis quand est-ce que tu peux apaiser les gens ?
- En fait, c'est un peu plus complexe... D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été capable de ressentir ce que traversaient les gens. Mais petit à petit, cette impression s'est faite plus claire, moins envahissante, aussi. Quand j'étais enfant, j'avais du mal à dissocier mes sentiments de ceux des personnes qui m'entouraient. On croyait que j'étais plus sensible que la moyenne. Puis en grandissant, je me suis aperçue qu'en me concentrant, je pouvais absorber les sentiments des gens.
- C'est que tu as fait avec le voleur, dans l'épicerie ?
- Je lui ai pris son désespoir, oui. Je peux aussi partager ce que je ressens, mais c'est plus difficile.
- Si ces gens nous veulent du mal, tu pourras le savoir, alors ?
- C'est assez flou... Le barman et femme d'hier soir n'avaient pas l'air très méchant. Par contre, j'ai senti chez l'homme aux gants noirs une colère, une haine que je n'aurais jamais crue possible...
- Dès que nous entrerons, tu n'auras qu'à les scanner, d'accord ?
- Je vais essayer.

  Alexia serra un peu plus fort la main de son amie, comme pour l'inciter à profiter de son courage. Puis ensemble, elles continuèrent à avancer.
  Quelques minutes plus tard, au milieu d'une rue déserte, la porte d'un vieux hangar s'ouvrit. Martine, la femme aux gants noirs, les attendait patiemment, les bras croisés, un sourire qui se voulait rassurant plaqué sur le visage.

- Je vous félicite pour votre ponctualité, mesdemoiselles. Veuillez me suivre, je vous en prie.

  Et, d'un geste de la main, elle les invita à pénétrer dans le bâtiment. Puis elle referma la porte derrière elles.

*


  Hélias se jeta in extremis sur le côté. Il était épuisé. Son corps, en nage, mettait de plus en plus de temps avant d'exécuter les ordres de son cerveau. Ses poumons, en feu, imploraient un repos qui leur permettrait de se gorger d'air. Mais le temps n'était pas encore venu. S'il s'arrêtait, ne serait-ce qu'une seconde, Hélias perdrait tout, il le savait. Alors il frappa. De toutes ses forces. Son adversaire ne put l'arrêter.
  La balle atterrit directement sur son terrain. L'arbitre annonça imperturbablement :

- Balle de match.

  Hélias sourit. Sa remontée extraordinaire lui avait permis d'égaliser au score. Cette dernière balle serait décisive. Tous ses espoirs reposaient à présent sur le coup qu'il allait porter. Son corps, tendu à l'extrême, s'impatientait autant qu'un félin entendant sa proie arriver. L'adolescent recula le pied arrière...
  Et, échouant totalement à évaluer la distance, laissa la balle retomber à deux mètres de lui. La partie était terminée. Les deux tennismen se saluèrent respectueusement, puis rejoignirent ensemble les vestiaires.

- Pas de bol, lui lança son adversaire, tu t'améliores, mais c'est pas encore ça !
- Peuh, de toute manière, ça sert à quoi d'être un champion de tennis, hein ?
- Johnnyyyy !

  Une adolescente se jeta au cou de l'adversaire d'Hélias, l'enlaçant avec passion. Ses longues jambes nues, son imposante chevelure blonde, l'absence totale d'attention qu'elle lui portait éveillèrent la jalousie du perdant. Johnny se contenta de lui faire un clin d'œil, comme pour répondre « Ca sert à ça. »
  Hélias préféra les laisser en plan et se changea rapidement, profondément humilié mais bien décidé à se venger. La solution lui vint rapidement à l'esprit. Depuis qu'il avait acquis ce don d'invisibilité, il rêvait de l'utiliser dans une situation bien particulière. Il se décida enfin à faire ce pourquoi son pouvoir était né.
  Discrètement, il colla son œil à la serrure du vestiaire des filles et, son image s'effaçant, profita du spectacle sans craindre de se faire repérer.
  Il était si occupé qu'il ne vit pas que trois silhouettes s'avançaient. L'une d'elle était celle d'un homme d'une quarantaine d'années au visage anguleux, aux sombres cheveux batailleurs et portant une paire de gants en cuir noir au bout des mains.

*


  Lilly et Alexia regardèrent autour d'elles. L'entrepôt n'était pas très grand. Des dizaines et des dizaines de caisses en bois, fermées, se contentaient d'esquisser un vague décor. Plusieurs personnes s'affairaient ou consultaient en permanence de vieux ordinateurs. Deux hommes assis sur une chaise lisaient calmement un livre, qu'ils tenaient avec leurs gants en cuir noir.
  Martine, qui suivait les deux filles, leur intima d'un geste de continuer leur route. Au fond de l'entrepôt, plusieurs objets avaient été entassés, comme pour un inventaire. La plupart semblaient très anciens. La femme aux gants noirs leur indiqua un anneau argenté posé contre le sol. Il devait faire près de trois mètres de rayon. A l'intérieur se trouvait un autre anneau, doré cette fois-ci, à peine assez grand pour qu'une personne puisse se mettre à l'intérieur. Les deux filles s'arrêtèrent à l'intérieur du grand anneau. Lilly paraissait plus rassurée. Elle regarda Alexia et hocha lentement la tête. Cette dernière demanda alors :

- Qu'est-ce que vous allez nous faire ?
- Pour le moment, vous ne pouvez pas continuer à circuler en ville. Nous devons d'abord savoir si vous représentez un danger ou pas.
- Vous n'allez tout de même pas nous amener dans le désert ?
- Vous allez comprendre.

  Martine avança à son tour et s'immobilisa à l'intérieur du petit anneau doré. Un tableau lumineux apparut alors face à elle. Elle toucha un endroit précis. Le panneau disparut à nouveau. Puis les filles furent aveuglées par un violent éclat lumineux.
  Lorsqu'elles recouvrèrent la vue, elles s'aperçurent qu'elles n'étaient plus dans l'entrepôt, mais dans une salle étrange, d'un bleu futuriste, équipée de plusieurs ordinateurs plus modernes que tout ce qu'elles n'avaient jamais vu, dans laquelle attendaient patiemment cinq personnes en bouse blanche. Celui qui semblait être le plus âgé regarda le dossier qu'il tenait dans ses mains, puis leva les yeux vers les deux jeunes filles :

- Lilly Adrastéia et Alexia Nolwenn. La première semble en mesure d'apaiser les gens, la seconde peut geler l'eau. Ces informations manquent de précision. Nous allons devoir pratiquer quelques tests.
- Des... tests ?

  Lilly semblait de plus en plus mal à l'aise. Elle ne sentait aucune animosité chez ces docteurs, mais aucune sympathie non plus. Ils semblaient tous les considérer comme des cobayes de laboratoire sans grand intérêt.
  Alexia se concentra. Elle essaya de trouver de l'eau à proximité qui aurait pu lui servir d'arme. Mais il n'y avait rien.
  Martine s'avança et se pencha à la fenêtre. Les deux amies hésitèrent, se regardèrent, puis la suivirent. Les médecins les laissèrent faire sans réagir, dans un premier temps du moins.
  Alexia baissa les yeux. Le désert s'étendait à perte de vue, indomptable, majestueux. Elles se trouvaient au sommet d'une immense tour en métal. Elle n'avait vu ce type d'architecture qu'une seule fois. Dans un livre d'Histoire. Ce bâtiment avait été bâti des décennies, peut-être même des siècles avant le Cataclysme. Ce qui expliquait bien des choses. Le gantelet en fer noir, les anneaux de téléportation, cet endroit... Il ne s'agissait pas d'inventions futuristes, non, au contraire. Ils avaient autour d'eux l'héritage des siècles passés. Les dernières traces d'une civilisation assez avancée pour organiser la destruction de la planète entière.
  Martine soupira et se détacha de cette vision. Elle fit un signe de la tête aux médecins, qui amenèrent alors les deux jeunes filles.

*


  Arthur, couché sur la plaine verdoyante, contemplait calmement le ciel qu'il devinait derrière les barrières formées par les arbres. Parfois même, il voyait un nuage dériver et s'amusait à lui donner une identité. Celui-ci ressemblait à un aigle. Celui-là à un bouclier ou à une cuirasse, peut-être. Là, un arbre, pourquoi pas un chêne ? Ici, un éclair immobile.
  Mais un éclat jaune trahit la présence du bouclier qui enveloppait la cité, rappelant à nouveau à Arthur que ce ciel qu'il observait n'était pas réellement accessible. L'adolescent soupira et se redressa.
  Il regarda ses mains. Il commençait enfin à maîtriser cette nouvelle capacité. Pas aussi parfaitement qu'il l'aurait voulu, bien sûr, mais il n'avait plus assez de temps pour faire mieux. Doucement, il ferma les yeux. Il essaya de susciter en lui cette émotion si particulière, ce mélange de nostalgie et de chagrin, qui lui seul pouvait réveiller son pouvoir. Pour cela, il commença par invoquer l'image de Lévy.
  Lorsqu'il rouvrit les paupières, ses mains brillaient d'une douce lueur bleue, tout comme ses yeux. Des éclairs virevoltaient autour d'elles, ils apparaissaient puis disparaissaient dans une danse mystérieuse. Arthur sourit et ferma à nouveau les yeux. Il éteignit alors le feu de la revanche qui brûlait en lui.
  Etrangement, il se sentait calme. Anormalement calme. Peut-être parce qu'il s'était tellement inquiété depuis la disparition de Lévy, qu'à force, son cerveau était épuisé. Peut-être parce qu'il avait forcé son corps à repousser ses limites tant et tant de fois, en si peu de jours, que la fatigue qui l'avait étreint avait fini par contaminer son esprit aussi. Dans le fond, il n'en savait rien. Tout ce qui importait, c'était qu'il se sentait plus serein que jamais.
  Et prêt à affronter Saturne ce soir même.

*


  L'homme aux gants noirs s'arrêta dans le couloir et se tourna vers l'un de ses deux partenaires. Un grand homme, à la peau noire et au crâne rasé. Ses lèvres pincées semblaient mimer un sifflement continu, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Aucun son audible pour les oreilles humaines en tout cas, car lorsque l'homme aux gants noirs lui demanda s'il y avait quelque chose, l'autre lui répondit :

- Effectivement, une silhouette penchée devant cette porte. Environ un mètre 70, je dirais.
- Nous avons bien affaire à l'homme invisible. Est-ce qu'il s'enfuit, maintenant qu'on l'a démasqué ?
- Non, il reste immobile.
- Très bien. Attrape-le alors, Selena.

  Hélias déglutit lentement. Il avait beau essayer de se convaincre que l'on ne parlait pas de lui, que ces trois types devaient sûrement répéter pour un film, de fines gouttes de sueur commençaient à se répandre sur son épiderme.
  Lorsque la troisième partenaire s'avança, Hélias oublia un instant ses craintes. Il n'avait jamais posé les yeux sur une femme aussi belle. Elle devait avoir un peu plus d'une trentaine d'années et des jambes à faire pâlir d'envie Vénus et Aphrodite réunies. Sa peau délicieusement dorée semblait faite pour être admirée. Ses sublimes yeux noirs devaient avoir été arrachés d'une étoile, pour briller avec tant de ferveur. Quant à sa longue chevelure brune qui coulait sur son dos, et bien Hélias aurait donné n'importe quoi pour pouvoir plonger ses mains dans cette cascade soyeuse.
  Puis la dénommée Selena leva une main dans la direction qu'indiquait son partenaire.

- Tu as raison Thot, je sens quelque chose.

  Rapidement, elle agita l'index. Le corps d'Hélias s'envola, se cogna contre la porte et, tandis qu'il retombait contre le sol, redevint visible aux yeux de tous. L'adolescent, à moitié assommé, se massa doucement l'arrière du crâne. L'homme aux gants noirs avança vers lui, retirant le morceau de cuir qui recouvrait son gantelet en métal. Une aiguille commença à sortir.

- Belle pioche, commenta ce dernier. Je ne sais pas si ce gamin sera récupérable, mais au moins, son pouvoir est facile à déjouer. Il est temps de faire un tour au pays des rêves, le jeune voyeur.

  A ce moment précis, une fille, qui avait cru entendre frapper, ouvra de l'intérieur la porte du vestiaire avec une telle brusquerie qu'Hélias fut écrasé contre le mur.
  Mettez-vous donc à la place de cette pauvre adolescente, qui, à peine habillée, découvrit un homme un peu effrayant patientant devant son vestiaire, armé d'une longue aiguille. Craignant pour sa vie et pour sa virginité, la jeune fille se mit à hurler si fort que l'homme aux gants noirs fut décontenancé. Selena, à quelques mètres de la scène, se contenta d'esquisser un geste de la main. La porte se referma aussitôt et malgré leurs efforts, aucune des filles ne réussit à l'ouvrir. Tandis que l'homme aux gants noirs reprenait son souffle, celui qui paraissait s'appeler Thot déclara :

- Le reste du gymnase a dû entendre leurs cris. On ferait mieux de terminer cette mission en vitesse.
- Je suis parfaitement d'accord. Où se trouve notre cible ?

  Ils baissèrent tous les yeux en même temps. Bien qu'à moitié groggy à cause des coups qu'il avait reçus, Hélias était parvenu à profiter de cette diversion pour s'enfuir. Sa silhouette disparaissait au détour d'un couloir. Au sens figuré, évidemment. Ses trois poursuivants se lancèrent à sa poursuite.

*


  Derrière la porte de sa cellule, Lélio attendait. Le journaliste n'avait pas mis longtemps avant d'être rattrapé par la police. Il n'avait pas cherché à la fuir, de toute manière. Le mort de son frère l'avait suffisamment abattu.
  En ce moment, il était accusé de complicité de meurtre. Dans quelques semaines, il serait jugé. Et condamné, peut-être à mort, pour les crimes commis par la mafia. Cette injustice, pourtant, ne l'affectait pas. Depuis le meurtre de Karim, en réalité, plus rien ne le touchait. Il se balançait d'avant en arrière, lentement, assis sur son lit.
  Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. La grille s'ouvrit. Un gardien avertit le visiteur qu'il n'avait droit qu'à dix minutes. Puis il repartit, laissant le nouveau venu seul avec le prisonnier.
  Lélio l'examina. Il devait avoir plus de quarante ans. Un peu enrobé, un début de calvitie, un regard intelligent et supérieur d'épaisses lunettes en verre ne suffisaient pas à masquer. Moins épaisses néanmoins que l'attaché caisse qu'il portait sous son bras. Lélio fronça les sourcils et demanda :

- Depuis quand un prisonnier reçoit-il de la visite dans sa cellule ? Surtout quelqu'un d'accusé de meurtre...
- Seulement de complicité de meurtre, monsieur Labraid. Un cas bien plus facile à plaider.
- Ca ne répond pas à ma question.
- Disons que mon employeur a jugé plus seyant que nous puissions discuter calmement, sans être écoutés par une horde de gardiens, n'êtes-vous pas d'accord, monsieur Labraid ? Il a donc fait part de cette observation au directeur de ce centre de détention, qui a immédiatement partagé son enthousiasme.
- Je ne connais personne d'aussi puissant. Votre employeur a fait une erreur. Partez.
- Vous ne le connaissez pas personnellement monsieur Labraid, en effet. Mais lui, en revanche, connaissait très bien feu votre frère.
- Je comprends. Vous faîtes partie de la mafia et vous êtes venu me tuer en toute discrétion pour m'empêcher de divulguer toutes vos sales magouilles ?
- Vous n'y êtes pas du tout. Si mon employeur avait désiré vous tuer, il n'aurait pas pris la peine d'en avertir le directeur de ce centre. Non, je suis ici pour vous faire une offre bien plus avantageuse, monsieur Labraid.
- Dites toujours, mais je connais déjà ma réponse.
- Acceptez de travailler pour nous, monsieur Labraid. Nous vous libérerons, nous blanchirons votre nom, nous assainirons vos finances. Grâce à nous, vous aurez à nouveau un travail et de l'argent. Mieux encore, vous aurez, pour la première fois de votre vie, une véritable réputation, celle d'un honnête homme. Ecrire quelques feuilles pour la presse à scandale, c'est un emploi indigne de vous, monsieur Labraid.
- Comment est-ce qu'en travaillant pour la mafia, je pourrais avoir la réputation d'être honnête ? De toute manière, je n'en ai rien à faire, je refuse votre offre. Mais j'aimerais savoir pourquoi est-ce que votre employeur s'intéresse tellement à moi ?
- Parce que vous avez vu l'un d'entre eux, monsieur Labraid. Un fils du démon. Etait-ce aussi sublime qu'on le dit ?
- Ce monstre a tué mon frère. Est-ce que ça vous suffit, comme descrïption ?
- Il fera d'autres victimes. Lui, et les autres. C'est pour cela que mon employeur veut les neutraliser. Votre témoignage, monsieur Labraid, pourrait nous aider à éviter qu'une telle tragédie ne se reproduise.
- La mafia, une entreprise de charité à but non lucratif. C'est nouveau, ça ?
- Dois-je comprendre que vous dédaignez notre offre, monsieur Labraid ?
- Attendez, je vais être plus clair. Prenez votre bel attaché caisse, là. Puis enfoncez-vous-le dans le cul.

  L'avocat se redressa. Son visage restait toujours aussi inexpressif, mais il était clair que ces derniers propos l'avaient offensé. Il commença à se retirer. Lélio l'arrêta :

- Attendez une seconde ! Qu'est-ce qui va m'arriver, maintenant que j'ai refusé votre offre ? Vous allez faire en sorte d'obtenir un verdict coupable, c'est ça ?

  L'avocat s'arrêta. Et, lorsqu'il tourna la tête vers lui, Lélio s'aperçut que pour la première fois depuis le début de la conversation, il souriait.

- Oh non, monsieur Labraid. Mon employeur a déjà décidé que le spectacle supérieur auquel vous avez assisté vous octroyez le privilège de survivre. Vous gagnerez votre procès, et vous serez libre. Libre de pourrir votre vie dans la misère et de la noyez dans l'alcool ; libre de gâcher vos dernières années dans le regret et de voir que le monde entier vous regardera avec la plus effroyable des indifférences ; libre de pleurer, seul avec vos papiers insignifiants, la mort d'un frère que vous n'aurez pu venger. Vous vous êtes déjà condamné, monsieur Labraid. Vous n'êtes qu'un homme médiocre, doté d'un semblant de talent littéraire que vous n'avez jamais su exploiter. La tragédie que vous venez de vivre était votre ultime chance pour faire de votre vie quelque chose de vaguement intéressant. Mais vous préférez refuser cette chance. Alors vous mourez seul, dans les ténèbres, sans que personne ne s'en aperçoive. Au revoir, monsieur Labraid.
- Attendez !

  L'avocat avait déjà franchi la grille. Il la referma en silence.

- Je veux encore savoir une chose, une dernière chose. Quel est le nom de votre employeur ?

  L'avocat s'éloigna dans le couloir en lui tournant le dos. Il ne prit même pas la peine de le regarder. Sa mission était terminée. Mais, peut-être ému par la médiocrité de l'avenir qui attendait cet homme, peut-être par simple souci de tranquillité, sans s'arrêter, il répliqua :

- Corleone. N'oubliez pas ce nom. Il Re Corleone. Si vous l'attendez une seconde fois, ce sera la Mort qui vous le murmurera à l'oreille. Bonne journée, monsieur Labraid.

*


  Hélias regarda autour de lui. Il était perdu. Derrière le stade se trouvait un terrain vague. Désert, certes, mais qui ne n'offrait pas la moindre cachette. Or, combien de temps lui faudrait-il pour traverser cet endroit en courant ? Trois minutes, quatre ? Ses poursuivants l'auraient rattrapé d'ici là. Déjà, il les entendait pousser la porte du gymnase. L'adolescent soupira. Il ne voyait plus qu'une seule solution. La solution habituelle.
  Il s'aplatit contre le sol, déjà plus ou moins camouflé par le fossé, et ferma les yeux. Tandis que son image s'effaçait, il priait pour que ses ennemis ne le découvrent pas.
  L'agent nommé Thot, aussitôt qu'il découvrit le terrain vague, imita à nouveau un long sifflement continu, même si personne n'entendait le moindre son franchir ses lèvres.

- Alors, finit par lui demander l'homme aux gants noirs d'un ton agacé, où se cache-t-il ?
- Je ne peux rien affirmer pour le moment. Le terrain montre beaucoup d'aspérités.

  Alors, pendant une seconde, Hélias se crut sauvé. Cet endroit ne resterait pas désert éternellement. S'il parvenait à rester invisible suffisamment longtemps, ces trois types finiraient par abandonner.
  Malheureusement pour lui, ses rêves se volatilisèrent lorsque le pied de Selena se posa accidentellement sur son dos. La jeune femme, qui s'était avancée pour mieux scruter le terrain, comprit immédiatement ce qui se cachait juste sous yeux. D'un geste de la main, elle le fit décoller. Lorsque le corps d'Hélias rencontra violemment le sol, il redevint à nouveau visible. L'homme aux gants noirs ressortit son aiguille.
  A cet instant précis, une voiture déboula sur le terrain vague et s'interposa entre lui et sa victime. Un homme d'une vingtaine d'années, aux cheveux manifestement teints en blond et recouverts de gel, s'en échappa. Avant que le moindre mot ne puisse être proféré, il envoya de sa main nue un rayon électrique directement sur l'homme aux gants noirs, qui eut à peine le temps de bondir en arrière pour l'éviter.
  Selena s'interposa aussitôt et, d'un regard meurtrier, projeta le nouveau venu contre le sol. Celui-ci, immobilisé par une force supérieure, réussit néanmoins à lever un doigt et à projeter un autre éclair sur la jeune femme. Elle l'évita sans difficulté, mais cet exercice lui fit relâcher son attention et il en profita pour se relever.
  Pendant ce temps, deux hommes à l'intérieur de la voiture avaient attrapé Hélias par les épaules et l'avaient hissé à l'abri à l'intérieur du véhicule. L'homme aux gants noirs voulut les arrêter et envoya une vague d'énergie grâce à son gantelet, qui brisa l'une des vitres en mille morceaux. La voiture démarra aussitôt et s'éloigna trop rapidement pour que qui que ce soit ne puisse rien y changer.
  Les trois alliés se tournèrent alors vers l'homme aux cheveux blonds, qui laissa un sourire narquois naître sur son visage.

- Vous pensez sans doute que j'suis perdu, c'est ça ? Désolé, mais ça marche pas comme ça, pas avec Leikung, le dieu du tonnerre ! Parce qu'à part la belle Selena, qui ai-je en face de moi ? Un vieux sans pouvoir et qui, à part envoyer lentement quelques ondes d'énergie avec son gantelet, ne peut pas faire grand-chose. Puis ce cher Thot, aux pouvoirs certes redoutables mais inutilisables dans un combat à plusieurs. J'suis certain que tu peux me cramer la cervelle d'une seule chansonnette, mais voilà, s'tu fais ça, tes deux potes crèvent aussi. Pas de bol, hein ?
- Tu te trompes, répondit calmement l'intéressé. Mon répertoire ne se limite pas qu'à une seule chanson. As-tu déjà écouté celle-ci ?

  Alors, il plissa les lèvres. Un chant doux, posé, mélodieux, hypnotique s'échappa de sa gorge. A tel point que Leikung se retrouva paralysé. Littéralement. Il ne pouvait plus bouger un seul muscle. Ses yeux terrifiés ne purent que contempler le spectacle, lorsque Thot s'empara de l'aiguille qui émergeait du gantelet de son partenaire, puis qu'il la planta dans son cou.
  Le jeune homme aux cheveux blonds tomba alors dans un profond sommeil artificiel.

*


  Selena, épuisée, s'assit sur un fauteuil et croisa les jambes, tout en contemplant le désert agité par le vent. Raiden, l'Asiatique qui s'était fait passer pour un barman, lui apporta un verre de thé glacé. Son amie lui sourit :

- Alors, comment vas-tu ?
- Ca va, rien de très excitant, depuis hier.
- J'ai appris que vous avez capturé un adolescent, justement ?
- Oui, si ce n'est qu'on a pas encore réussi à analyser son pouvoir. Martine a fait mieux, d'ailleurs. Deux jeunes filles, une capable de geler l'eau et l'autre... On dirait qu'elle a une sorte d'empathie, c'est assez flou.
- En parlant de Martine, je l'ai pas vue ?
- Elle est allée se promener il y a quelques heures.
- Dans le désert ?
- Oui, tu sais, sur les ruines du... Enfin, tu vois.
- Ca m'inquiète toujours qu'elle aille là-bas toute seule.
- Tu sais bien qu'on ne peut pas rester avec elle près des cristaux.
- Evidemment, mais l'un d'entre nous devrait l'accompagner sur le trajet... Enfin, c'est trop tard maintenant, de toute manière.
- Et toi, qu'est-ce que tu as fait ?
- On a enfin réussi à arrêter Leikung. En ce moment, ils l'amènent faire quelques examens, il y en a pour plusieurs heures.
- Wahou, jolie prise ! Ca a dû être difficile ?
- Non, pas tellement, en réalité. Thot a poussé une chansonnette, plus personne ne pouvait bouger mais au moins, on a pu l'arrêter facilement.
- Aïe, la chanson paralysante ? Il n'a pas mal à la gorge ?
- Oh si, maintenant il est totalement aphone. Ca passera vite, ne t'en fais pas.
- Ca nous fait beaucoup de prisonniers en peu de temps, je trouve. J'espère qu'on arrivera à gérer tout ça...
- Evidemment, Matthew. Que veux-tu qu'il nous arrive ?

*


  Diane leva la tête, inquiète. Au loin, elle avait l'impression de voir la silhouette d'un singe géant se découper sur la falaise. Mais le soleil l'éblouissait et l'étourdissait. D'ailleurs, il n'y avait déjà plus rien. Il ne fallait pas qu'elle souffre d'hallucinations, surtout pas maintenant. Son frère pouvait à peine marcher, il avait passé son bras autour de son épaule et s'appuyait sur elle pour avancer.
  Faiblement, il leva le doigt, indiquant une place en pierre perdue au milieu du désert, sans doute les ruines d'un antique temple. Diane sourit, soulagée :

- Et bah voilà, on y est arrivés ! Tu vois que c'était pas si difficile, fillette ?
- L'œil... Dois voir l'œil...
- D'accord, d'accord, on y va... En tout cas, je me demande comment ce truc a pu tenir toutes ces années sans se faire recouvrir par le sable. Y'a pas de vent ici ou quoi ?

  Elle s'interrompit brusquement. Un gorille de plus de deux mètres de haut se tenait au centre de la place. Dans le fond, une telle vision ne l'étonnait pas. Depuis l'ère des Aédians, des bêtes très étranges vivaient dans le désert, même si parfois elles auraient pu sembler totalement déplacées dans un tel endroit. Comme toutes les autres, les lois de la nature avaient été violées lorsque le monde avait sombré. En revanche, ce qui la surprenait, c'était qu'un tel animal tienne dans sa main droite une longue lance surmontée d'un silex taillé en pointe. Et qu'une ceinture attachée à sa taille retienne une corne creuse, dont il se saisit immédiatement et souffla à l'intérieur pour lancer un long appel. Puis la bête se jeta sur les deux humains.
  Diane lança son frère sur le côté et attira sur elle l'attention du singe en lui donnant un coup de poing dans le nez. Le gorille ne chancela même pas. Il se contenta de crier, attrapa l'adolescente et la jeta au loin. Elle heurta violemment les ruines du temple.
  Elle essaya de se relever, mais elle se rendit compte que ses forces la quittaient. Une étrange migraine se répandait dans sa tête. Son corps tremblait. Faiblement, elle leva les yeux.
  Son regard se posa sur un cristal rouge comme un rubis, érigé en pointe et long de trois mètres de haut. Une dizaine de ces sculptures ceindraient la place.
  La gorille s'approcha et l'attrapa par le cou, serrant ses doigts autour de sa nuque pour la briser. Maladroitement, Diane posa sa main sur sa torse, qui disparut.
  Elle ne savait pas comment elle avait réussi ce tour. Un trou béant avait remplacé la poitrine du singe. Celui-ci la relâcha et tomba en arrière, ne tardant pas à suffoquer et à mourir.
  Diane ne parvenait pas à se relever. Elle se sentait de plus en plus mal. Elle essaya de ramper hors de la place, hors du rayonnement de ces cristaux.
  Son frère, au contraire, s'approchait en titubant. Lorsqu'il sentit un terrible mal de tête l'envahir, il tomba à genoux. Pendant une seconde, il eut comme flash et crut se trouver dans un lieu sombre.
  Puis ils entendirent des cris. Des dizaines de cris. D'autres gorilles dévalaient la falaise et s'approchaient d'eux en hurlant. Diane se redressa aussitôt, mais elle chancela et s'effondra à nouveau. La pierre qu'elle toucha de la paume de ses mains se volatilisa.
  David tourna lentement la tête. Il vit un immeuble en ruine face à lui. Puis l'image disparut pour laisser place à la horde de gorilles furieux qui se faisait de plus en plus proche. Faiblement, l'adolescent avança à quatre pattes jusqu'à atteindre le centre de la place.
  Il s'aperçut alors qu'il se trouvait au sommet de la tour de l'horloge, au centre de Tholys. Mais la cité avait changé. Elle n'était plus que ruine et désolation.
  David se releva. Il ne semblait plus la douleur, ni même la soif. Au contraire, un vent frais l'enveloppait et le chatouillait.
  Brusquement, il entendit des pas. Quelqu'un montait les escaliers en courant. L'horloge sonna le premier des douze coups de minuit. Son propre visage émergea de la cage à escalier.
  L'autre David s'arrêta au milieu de la place et s'écria :

- Nous sommes le 15 septembre de l'an 59 après le Cataclysme, à minuit pile. Si tout se passe bien, j'imagine que tu dois être en train de rêver de cette scène. J'ignore si c'est le cas. J'ignore si ce que je fais a une quelconque importance. Mais je dois essayer. Car c'est notre dernière chance.

  Plus bas, on entendait des hommes monter les escaliers en criant. Ainsi que des coups de feu. Le second David tira de sa poche une vieille photo et l'exposa tout autour de lui.

- Regarde bien le visage de cet homme. Grave-le dans ta mémoire. C'est sur cet homme que repose notre unique chance de survie. Il n'est pas seulement le plus fort, il est le meilleur d'entre nous. Si tout se passe comme dans mes souvenirs, nous sommes chez toi le 2 août 56. Cette nuit, un combat fondamental va avoir lieu. Tu dois l'aider à vaincre. Aucune autre vie n'a d'importance. Nous sommes tous sacrifiables. Même toi. Même moi...

  A cet instant, un premier homme sortit de la cage des escaliers. Il portait une cagoule et un gilet pare-balles. Il mit le David de sa dimension en joue et tira. L'adolescent chancela. Avant de tomber, il trouva la force d'ajouter :

- Tu dois le sauver. Quel qu'en soit le prix. Son nom est... Arthur... Arthur Mewen.

  Puis David s'effondra.
  Sa sœur le regarda. Elle-même savait qu'elle ne résisterait pas plus longtemps. Un premier gorille s'approcha, mais elle l'effleura à peine qu'elle fit disparaître le haut de son torse. L'animal tomba en hurlant. D'autres s'approchèrent pour le venger.
  Martine tira un premier coup de feu dans l'air. Puis un second. Les singes s'immobilisèrent. Ils hésitèrent. Lorsqu'elle envoya grâce à son gantelet une vague d'énergie invisible qui fit tomber trois d'entre eux, ils préférèrent prendre la fuite.
  Faiblement, Diane leva les yeux vers sa sauveuse. La femme aux gants noirs l'attrapa par le col, fit de même avec son frère et les tira hors de portée des cristaux.

*


  Dans le hangar, quelques gardes jouaient aux cartes, d'autres patrouillaient en baillant. A priori, seuls les scientifiques et les archéologues qui étudiaient des artéfacts semblaient faire leur travail consciencieusement. Mais à la décharge des gardes, il fallait avouer qu'il n'y avait presque jamais eu d'ennuis dans le hangar qui cachait le téléporteur.
  Cela allait changer brutalement.
  La porte du hangar s'ouvrit. Toutes les personnes déjà présentes tournèrent la tête vers le nouveau venu, plus pour avoir une chance de distraire de leur ennui que par crainte d'un intrus. La surprise n'en fut que plus grande.
  Celui qui entrait tranquillement dans le hangar devait être un maçon, à en juger par sa carrure imposante, son débardeur tâché de ciment et son casque bleu sur la tête. Il portait une bombe accrochée à son torse et en tenait l'interrupteur dans sa main gauche. Pire encore, ses iris étaient noirs. Entièrement noirs, comme privés de toute couleur, de toute vie. Un simple trait doré servait de pupille, ce qui donnait en quelque sorte à ses yeux un aspect reptilien. Tranquillement, le nouveau venu sourit et déclara :

- Vous vous souvenez peut-être de moi ? Je reviens tout juste de l'enfer. Oh, et j'en ai profité pour vous rapporter un petit souvenir. Un billet gratuit pour tout le monde, afin de visiter cette région trop méconnue.

  Certains coururent vers le téléporteur et l'activèrent pour s'enfuir. Mais trop tard. Le maçon appuya sur l'interrupteur. La bombe accrochée à son torse explosa.
  Le hangar tout entier et les bâtiments qui le bordaient partirent en fumée.

Dernière mise à jour de cette page le 20/09/2009

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